Murcof – Lost In Time

Glacial Movements www.glacialmovements.com  Il s’agit ici de la réédition CD d’une bande-son, un travail très ambitieux initialement publié en 2014 sous forme de double disque vinyle. Murcof alias Fernando Corona, est connu depuis ses premiers albums sur le label Leaf, au commencement du siècle, pour la finesse de ses compositions électroniques. Ceux qui y entendent les échos d’une musique plus ancienne, plus installée également, du baroque au modern classical, ne sont pas dans l’erreur. Le projet de Murcof est de retrouver par un mode d’expression contemporain, l’outil numérique et plus largement électronique, les mêmes écailles de blanc qui revêtent les compositions les plus sobres de musiciens distants dans le temps mais pas dans l’esprit. Son travail récent avec la pianiste Vanessa Wagner propose une nouvelle approche de l’interprétation de pièces empruntées à un répertoire minimaliste de cette ampleur (M. Richter, M. Nyman, R. Sakamoto, A. Pärt, G. Ligeti, E. Satie, Aphex Twin…). Les Variations Goldberg, […]

Troum – Transformation Tapes (2 CD)

Transgredient Records https://www.dronerecords.de/ Troum est un duo allemand que connaissent bien les habitués de ces pages, électroniques ou physiques. C’est un groupe des plus important dans l’édification des courants qui inspirent Fear Drop et nos parcours respectifs se sont croisés de nombreuses fois. On sait, lorsqu’on aime Troum, combien leur musique est profondément humaine. Son romantisme moderne (n’ont-ils pas placé l’une de leurs trilogie sous l’enseigne « power romantic » ?) se nourrit du rêve comme de toute vie d’un esprit sans contrainte. En quelque sorte révélation, leur bourdon d’harmoniques – le plus souvent issu de cordes, mais aussi de voix, d’accordéon… – exhale une mélancolie primitive qui fait vibrer jusqu’à la respiration. Cold wave, drone, musique industrielle, expérimentations concrètes se mêlent en un très humble atelier onirique (Troum est un équivalent ancien de l’allemand Traum, le rêve.). Un tel voyage nocturne relève de la navigation, et le sentiment océanique habite un grand nombre de leurs œuvres. C’est […]

Norman Westberg – After Vacation

Room 40 http://emporium.room40.org/   Il y a dans le domaine des cordes la possibilité éminemment tactile, charnelle, de cultiver la résonance et le déploiement d’harmoniques. C’est pourquoi il n’est pas rare que des artistes rock parmi les plus aventureux, les doigts happés en permanence par les six ou sept cordes de leur guitare, avancent sur d’autres chemins, divergents – mais pas toujours – de leurs riffs, de leurs accords, de leurs stridences. Je pense à Justin Broadrick, à Aidan Baker… Je m’aperçois ici que si leurs noms me sont venus les premiers c’est peut-être autant parce qu’ils confirment l’affinité profonde que j’entretiens avec leurs musiques que parce que tous deux ont été profondément marqués par Swans, dont Norman Westberg a gravé la signature des guitares plutoniennes de toute la première période, et déployé avec grande capacité les strates et les épaisseurs lumineuses de la seconde. Norman Westberg, dont le stoïcisme sur scène l’apparente aux blocs […]

Eisuke Yanagisawa – Path of the Wind

Gruenrekorder http://www.gruenrekorder.de   Le label allemand Gruenrekorder a bâti sa réputation sur une sélection exigeante et originale d’enregistrements de terrain – field recordings – répartis en trois séries de CD ou de vinyles : field recordings purs, soundscapes et sound art, marquant la progression de l’implication humaine dans le produit sonore final. La première série, à vocation principalement documentaire, héberge cette fois un disque de l’artiste japonais Eisuke Yanagisawa qui aurait pu aisément se placer dans l’une des deux autres tant les qualités harmoniques qui le parcourent sont manifestes. Pourtant… pourtant, formellement il s’agit de field recordings purs, intouchés, « unprocessed » nous affirme Eisuke Yanagisawa. Il faut dire qu’il a concentré ici des pièces réalisées autour d’une unique mais riche matière sonore : le vent. Une harpe éolienne de sa propre fabrication, tendue dans divers lieux qui intitulent chaque pièce, munie de micros sensibles, et le registre d’un vent changeant, aux directions, forces et intensités variables, s’ouvre pour […]

GalatiMosconi – Penombra / Galati – Silence [as a Din]

Krysalisound https://krysalisound.com/ Databloem https://databloem.com/ Roberto Galati est un artiste des extrémités : le froid, le crépuscule, le silence sont ses domaines de prédilection. À ce point de risque pour la chaleur de la vie, il a développé en manière de viatique – ou de poche de résistance – une sensibilité tout aussi extrême. Pour l’exprimer il a choisi certains codes de la musique ambiante et du post-rock, à savoir l’étirement des textures, leur jeu avec la lumière, leur effilochement voire leur effondrement. On se rappellera son album Gletscher et on pourra réécouter avec émotion la pièce Mother (un thème qui a habité un autre de ses albums) donnée pour le CD accompagnant le Fear Drop 17. Pour ses deux plus récents travaux, il a travaillé en collaboration. Penombra est un album réalisé avec un autre musicien italien, Federico Mosconi. Peut-être plus clair, en tout cas plus chaud que les travaux solitaires de Galati, Penombra semble couler […]

Scanner – The Great Crater

Glacial Movements www.glacialmovements.com   Un cratère monumental se forme dans l’Antarctique, montre à l’examen des puits verticaux en son centre, au-dessous de quoi un lac liquide explique cette altération de la glace. La fragilité effective de ce qui semble le plus dur exemple d’une entropie du fond des âges panique jusqu’à la musique de Scanner / Robin Rimbaud qui a élu ce thème magnifique pour honorer l’invitation du label italien Glacial Movements. Il s’agit alors de rendre compte dans les textures glacées et habitées de méandres dégradant le bleu et le gris de toutes les cicatrices que le bourdon peut, à l’instar de l’inlandsis, présenter dans sa trame. Pour le principal, les pièces, assez variées, évoluent dans un répertoire de résonances romantiques, ébauchant comme un certain jeudi après-midi pour les unes la répétition lentement altérée d’un motif de piano, pour les autres celle du grondement de forces invisibles, enfouies sous beaucoup de noir ou trop […]

BJ Nilsen – Terroir (3’’ CD)

Ferns Recordings fernsrecordings@free.fr Pour Terroir, BJ “Benny” Nilsen a choisi de rendre compte du processus d’élaboration de vins autrichiens en captant les sons des vignobles (le « terroir »), de leur récolte, de leur fermentation durant la vinification. Cela surprendra ceux que la nature généralement austère de sa musique pousserait à imaginer un homme ascétique. Mais Benny est un bon vivant et il a tenu à illustrer ce qui semblera un paradoxe avec ce disque, éloigné de ses thèmes d’élection (la ville, la nuit, les éléments, ou les ambiances sombres de ses premiers travaux sous le nom de Hazard). Terroir est une musique concrète assez riche et homogène dans le même temps pour générer deux types d’images ; les premières sont dues aux captations reconnaissables, moteur, déversement du jus, action de machines ; les autres, presque plus nombreuses, profitent de l’écho des grands espaces pour se disperser dans l’anonymat et développer avec ampleur des harmoniques inattendus. L’on pénètre ainsi au […]

John 3:16 – עשר

Alrealon Musique www.alrealonmusique.com  Borges, pour qui la théologie était une variété de la littérature fantastique, pointait avec amusement que la plupart de ses compatriotes argentins croyaient au paradis sans s’y intéresser, alors que lui n’y croyait pas mais s’y intéressait. Dieu est mort, les dieux sont morts. Mais sans leurs récits nous serions orphelins. Tout mythe dit pourquoi le monde est tel qu’il est, et les contingences des personnages qui y circulent sont autant de miroirs, plus ou moins déformants, d’une forêt de symboles dans laquelle nous ne cesserons d’errer. Il faut donc louer Philippe Gerber, alias John 3:16, pour sa musique jalonnée de lieux, de moments ou de figures mythiques, à la puissance évocatrice d’immensité cosmogonique ou de profondeur infernale. Les titres de ses morceaux sont autant de promesses réalisées d’une échappée poétique chargée d’un tel symbolisme, de même que son pseudonyme qui très certainement suggère le verset de l’Évangile de Saint Jean, célèbre […]

Cent Ans de Solitude & Flint Glass – Sprengbagger 1010

Les Nouvelles Propagandes lesnouvellespropagandes@gmail.com   Un homme montre le déchirement existant entre la nostalgie de ses racines rurales et le progrès technique ravageur que ses talents d’ingénierie vont précipiter par la mise en œuvre de sa monstrueuse machine excavatrice. Voici le thème de Sprengbagger 1010, film de 1929, que Cent Ans de Solitude (J.-Y. Millet qui anime le label Les Nouvelles Propagandes depuis le milieu des années 80) et Flint Glass (G. Trémorin) ont éclairé de leur musique. La tâche est compliquée, on le sait ; créer l’accompagnement d’un film muet demande le respect scrupuleux non seulement de l’œuvre, mais aussi de son script, c’est-à-dire impose des rythmes et des densités, des tensions et des éclairages qui sont extérieurs et antérieurs à la musique. L’exercice exige dans le même temps une démarche assez originale pour ne pas se cantonner à la musique à programme, pavlovienne. En un mot une appropriation respectueuse. Sans avoir vu la projection […]

Eraldo Bernocchi & Netherworld – Himuro

Glacial Movements www.glacialmovements.com   Si le froid est un pas marqué vers l’entropie, il arrive que sa poétisation emprunte d’autres voies que celles de l’immobilité. Que l’on s’intéresse au flocon, au cristal de glace, c’est le contour et ses angles qui surgiront, en pleine lumière, emplissant l’écoute. Avec de nombreuses sources sonores fournies par Alessandro Tedeschi / Netherworld (le fondateur du label Glacial Movements), Eraldo Bernocchi a composé en suivant strictement le code ciselé d’une esthétique glacée pour le moins, vedettisée par des labels tels Mille Plateaux ou Kompakt. Autour de son pied rythmique se réverbèrent des plaques parallèles de courbes argentées, ailettes de sandales mercuriennes qui projetteront le voyage sur des landes ambiantes arctiques parfois moins escarpées mais souvent ponctuées d’une géométrie bleutée et cliquée. Une transe s’élève, naturellement, reprise par la mesure 4/4, et nimbée de vagues finement tissées sur une trame de cordes. Peut-être extrêmement sensible à tant de réverbération, le manteau […]

Michael Begg – Titan: A Crane is a Bridge

Omnempathy www.omnempathy.com  A Crane is a Bridge, une grue est un pont… Michael Begg ne s’est pas tant éloigné de sa pente nocturne qu’il y paraît. Commissionnée pour l’exposition festival Sonica, l’installation Titan: A Crane is a Bridge a été présentée à Glasgow à la fin d’octobre 2017, au sommet d’une grue Titan haute de 150 pieds. Des harpes éoliennes installées et captées en temps réel, un traitement électronique et plusieurs autres cordes ont servi de matériau à cette œuvre composée de six morceaux. Deux d’entre eux sont directement intitulés Aeolian Harps, le vent qui y souffle n’est pas l’ouragan qui dévaste, c’est un vent calme, d’altitude naturellement, mais qui sait se lover, se détendre, et tous ces mouvements impriment sur les cordes qui font vibrer pareillement l’oreille, une tranquillité inclinant à la rêverie, et de la rêverie au rêve il n’y a souvent qu’un pas. La nuit s’ouvre, soutenue par l’obscurité de toutes les […]

Fret (Mick Harris) – Over Depth

Karl Records www.karlrecords.net  Il en est sans doute qui portaient le deuil de la musique de Mick Harris, craignant qu’avec sa disparition des réseaux sociaux, qu’avait précédée sa mise sous silence musical (le dernier disque de Scorn date de 2011) sa retraite serait permanente. Non, il était simplement question de patience. Je n’imagine pas Mick Harris vivre sans composer pas plus que le poisson ne tolère la mise au sec prolongée. Le tropisme abyssal de Mick Harris l’a fait replonger, et c’est, contre toute attente, sous un autre pseudonyme que Scorn. En 1995, Resonance, éphémère filiale française du label anglais Downwards, publiait un vinyle trois titres de Fret, alias de Mick Harris qui, explorant résolument le domaine du rythme, ne doublait pas les structures de Gyral, le premier album de Scorn a avoir été réalisé par Harris réalisé seul, complexe variation autour de rythmes hop, de basses dub et de motifs luminescents. Le Ep de […]

Sum Of R – Orga

Cyclic Law http://www.cycliclaw.com  Reto Mäder (que l’on connaît aussi pour son electronica accidentée sous le nom de RM74), ouvre le nouvel album de Sum of R par l’enregistrement du medium convoquant en 1936 – sans succès ! – l’âme de Robert Houdin, Houdini, qui avait promis à son épouse une ultime évasion : échapper à la mort. Ce même enregistrement a été utilisé récemment par Sonic Area sur Music For Ghosts, et comme Sonic Area, Sum of R semble jouer ici une musique de l’outre-monde. Peut-être moins physique que son premier album, qui faisait résonner le souvenir de Zero Kama, Orga confirme Sum of R dans un univers postindustriel mais les différentes formes d’obscurités qui y cohabitent balaient un spectre bien plus large que le seul rythme de l’aciérie. Les boucles de basse retentissent en écho d’une cold wave rituelle à la Virgin Prunes ; voyons-les comme les premières manifestations de ces limbes d’où l’esprit d’Houdini était censé […]

Bass Communion – Sisters Oregon (10’’ EP)

Substantia Innominata www.substantia-innominata.de  Pas plus que le EP Dans la montagne de Lionel Marchetti, qui fut construit exclusivement d’enregistrements pratiqués dans une salle de kendo, Sisters Oregon de Bass Communion ne justifiera sa musique par son titre (renvoie-t-il aux trois montagnes de Sisters, ville de l’Oregon ?). Bass Communion est sans aucun doute le projet le plus rare de Steven Wilson. Qu’il enregistre seul ou dans la complicité (Robert Fripp, Muslimgauze, Vidna Obmana…), Steven Wilson réserve à Bass Communion sa part la plus mystérieuse, la plus nocturne, la plus aveugle. Examen de la vague d’agate qui refroidit le courant de nuit, cette musique que l’obscurité ne suffit pourtant pas à définir, joue considérablement du temps, jusqu’à frôler la mort comme sur le grave Loss, publié il y a quelques années par Soleilmoon (label basé dans l’Oregon…). Aussi bien, Steven Wilson n’a-t-il pas déclaré que sa principale influence pour Bass Communion est le magistral double album de […]

Janek Schaefer – Glitter In my Tears

Room 40 www.room40.org  Je n’ai jamais pu penser la musique de Janek Schaefer autrement que comme mélancolique et lumineuse dans le même temps. Glitter In My Tears peut s’entendre en ce sens comme un manifeste confirmant ces dynamiques, un pont entre nuit et jour. Zone liminale de choix, la musique de Janek Schaefer est un crépuscule encore très solaire, un triomphe de l’astre dénudé, aux portes du sommeil, projetant ses rayons les plus rosés, carnés. L’artiste nous dit que l’album est une collection, réfléchie et raisonnée, composée « au cours des dix dernières années, quand la plupart des gens dorment dans le noir alors que les plus chanceux dansent encore sous la lumière. » Ces moments brumeux, intermédiaires, J. Schaefer les traduit par les longs fuseaux d’harmoniques dont il est un des principaux artisans, par la qualité d’un souffle qui emprunte au vent sa profonde sensualité et sa virtualité voyageuse, par les crépitements qui minéralisent la fontaine […]

O Yuki Conjugate – Tropic (CD ou LP)

Auf Abwegen www.aufabwegen.com  Pour beaucoup, l’album Equator d’O Yuki Conjugate, publié en 1995, fut et est encore une borne, un repère où menaient divers courants tous plus ou moins marqués de couleurs musicales franches : musique industrielle, ambiante, d’influence ethnique… Equator, quatrième album du groupe, est à cet égard, et pour la qualité de ses compositions, leur chef d’œuvre. Produit par Paul Schütze, il incorporait de très nombreux instruments, la plupart exotiques, et parfois cette basse que l’on entendait précisément sur les albums de Paul Schütze et que Paul Smith (Blast First) fit onduler si élégamment lorsqu’il accompagna le musicien australien sur scène. Paul Schütze et les musiciens d’O Yuki Conjugate n’ont pas seulement donné la couleur parfaite d’une époque qui célébra l’ethno-ambient, ils ont, tout autant qu’Eno et Jon Hassell avec Possible Musics, et dans leur sillage, laissé sur le paysage un disque indémodable, tout en lentes respirations humides, en reptations arborescentes, en ondulations lumineuses. […]

Thisquietarmy – Democracy of Dust LP

Midira Records www.midirarecords.com Eric Quach alias Thisquietarmy est de cette génération de musiciens qui ont donné une nouvelle vie à la guitare, repensant, comme l’ont fait en différents endroits, différentes époques Robert Fripp, Thurston Moore ou Justin Broadrick, l’écoulement du temps sur les cordes. Des blocs de son, le drone, la fontaine d’harmoniques, signent la géographie de ses pièces musicales, tout comme celles de son compatriote canadien Aidan Baker. Une recréation, une inventivité qui se nourrit presque exclusivement des cordes, lesquelles deviennent génératrices de tonalités, bouclées, traitées jusqu’à former les nombreuses couches d’une musique complexe où la répétition et l’évolution s’apparient au cœur d’un même bouillonnement respirant. Dans ces conditions, la guitare suffit comme source, intensifiée par ses nombreuses boîtes et pédales. Thisquietarmy, c’est en quelque sorte le « One Man Army Corp » du drone de cordes, et c’est pour cette raison que les apports synthétiques sont habituellement presque inexistants dans la musique d’Eric Quach. Pour […]

Fovea Hex – The Salt Garden II

Headphone Dust / Die Stadt www.janetrecords.com  Il est des histoires fantastiques dans lesquelles on rêve chaque nuit du même monde, dont le décor change insensiblement, où les mêmes êtres sont présents, des rêves qui portent une vie parallèle. Mais enfin, pour que celle-ci se distingue de la vie réelle, il lui faut un goût, une densité, une couleur, une hygrométrie, que sais-je encore qui, combinés ainsi, ne se rencontrent que dans l’imagination, en un mot il lui faut cette étoffe du rêve. Ainsi du Little Nemo de Windsor McCay, ainsi de La Cité des songes de Rudyard Kipling…Un rêve qui n’échappe plus sans pourtant se laisser domestiquer, un rêve dont on est l’habitant… Il en est de même de la musique de Fovea Hex, ce groupe formé autour de Clodagh Simonds. Une première trilogie, Neither Speak nor Remain Silent, où se réalisait le koan zen (« Ne parle ni ne te tais »), une musique véritablement logée […]

Phonophani – Animal Imagination

Hubro www.hubromusic.com  Les chemins du paysage musical sont le plus souvent comme les tableaux romantiques, dépeuplés. Quoi de plus juste pour une âme errante, en désir d’épanchement, qu’une vaste étendue sans silhouette fâcheuse, sans fumée pour signaler le village qu’il faudra éviter, si le voyageur a pour vocation profonde de se retrouver seul face à une nature reflétant sa « nostalgie de l’unité » ? C’est à peu près ce que le musicien norvégien Espen Sommer Eide avait donné à entendre dans ses rares albums réalisés sous le pseudonyme Phonophani, pour les labels Biophon ou Rune Grammophon. Pour l’essentiel des paysages ouverts, des vagues élégantes et une subtile draperie d’accidents minéraux, traversés de fontaines d’harmoniques. Aujourd’hui avec Animal Imagination, il se lance dans un voyage différent, dont la présentation de principe : « I started hammering the keyboard with my paws, the sound rushing past me like wind while running. There was no composition or reasoning, just the beating of […]

Ensync – (s/t) LP / Gouffre – Incubus/Succubus LP

                213 Records www.213records.com   Les deuxième et troisième volumes de la série « Synesthetic Alchemy » du label messin 213 Records ont en commun, outre le goût de l’expérimentation, de l’improvisation, d’être mis en œuvre par le batteur Bastien Champenois. La première fois dans un duo, Ensync, avec le musicien italien Riccardo Gamondi crédité à « l’espace » alors que B. Champenois l’est « au  temps ». Comprendre que la batterie, le rythme du Français, est retravaillé, retraité, « spatialisé » par l’Italien. La cadence réservée aux tomes est souvent chaloupée, pour des séquences répétitives proches d’un rythme cardiaque nocturne, crocheté de loin en loin par le rêve. Autour de cela les manipulations sonores de R. Gamondi montent en vagues, de lumière ou de terre, voire d’ozone crépitante, une lente phase nuiteuse, une patiente sudation le long de stalactites. Filant la métaphore spéléologique, on descendra plus loin avec Gouffre, groupe dans lequel B. Champenois est […]

A Casa – Escaleras abajo de los arbelos LP

213 Records www.213records.com  Le musicien argentin Joé de Diego, invité à inaugurer la série « Synesthetic Alchemy » du label messin 213 Records, aborde sur le même disque plusieurs formes minimalistes qu’il parvient à rendre compatibles. L’ouverture du LP Escaleras abajo de los arbelos se fait dans une sorte de shoegaze naturaliste : boîte à rythme, chant éthéré, orgue, field recording mêlant dans un même flux écoulement aqueux et crissement d’insectes. Ces ailes frottées introduisent à un rythme plus tribal, un changement de déroulement qui suit un déhanchement cerné de tintements cristallins. C’est naturellement que s’inscrit dans ces sillons une basse continue, moussue et humide, peut-être sur les traces d’Aguirre qui descendit le fleuve comme d’autres le remontèrent au cœur des ténèbres. Après tant d’onirisme halluciné, s’opère une nouvelle fusion de l’électronique et de l’orgue, du rythme acoustique et du drone, dans un creuset étamé de brillances postindustrielles et post rock. Alors se développe avec exubérance, amplifiée dans […]

Dread (Lustmord) – In Dub

Ant-Zen www.ant-zen.com Brian Williams / Lustmord n’a jamais eu peur des clichés car il utilise, pour la plupart, ceux dont il a lui-même dessiné le contour. Il faut sans doute une sorte de complaisance pour s’adonner au plaisir d’écoute d’un disque estampillé dark ambient, car tout ce qui le caractérise alors, est le plus souvent l’exagération de son épithète « dark », la peur à outrance, l’obscurité trop peuplée, un noir trop noir, bref un grand guignol fin de siècle, ressassant les toquades romantiques, symbolistes et parnassiennes les plus évidentes. Voilà pour ce que publient aujourd’hui nombre de labels américains, anglais, suédois… Mais plongeons dans les abysses et voyons si l’eau y est si polluée. Lustmord, né des suites industrielles de SPK, publie à ses débuts des disques dont l’obscurité se mélange d’abstractions bruitistes et mécaniques. Puis, avec Lagowki entre autres, il passe à l’encre du poulpe sa musique pélagique et crée cet univers où le fond […]

Francisco López – Untitled #352 (USB card)

nowhere worldwide www.franciscolopez.net Le support informatique permettant d’allonger le temps de l’expérience, Francisco López a lui-même édité sa dernière série de compositions sur une carte USB, pour cinq heures d’immersion sonore. Le monde du son, ainsi plus que jamais « panoramaïsé », est le terrain d’exploration de prédilection de cet ancien professeur de sciences à l’université de Madrid, musicien avant même d’être expérimentateur sonore. Nous avons souvent parcouru de conserve avec López ses mers de son afin d’en observer les vagues, les remous, les surfaces huileuses, bref sur le pont par mer calme ou par gros temps. Francisco López s’est donné pour but d’explorer sans relâche la nature même du son, ne donnant pas toujours l’origine des sources qu’il manipule. Pourtant, depuis quelques années, il a souvent revu son rapport à cet anonymat. Si cette pièce titanesque est encore nommée Untitled, l’on connaît les sources qui l’ont alimentée : des heures de son ont été captée à la […]

Francisco López – Untitled (2012-2014) 2 CD

Purple Soil purplesoil@centrum.cz   Il ne faudra pas chercher d’autre cohérence thématique, entre les titres qui composent ce double CD compilation édité par le label tchèque Purple Soil, que la période relativement restreinte durant laquelle Francisco López les a enregistrés, de 2012 à 2014. Pièces éparses, à la méthode et aux sources extrêmement variés : matériaux fournis par d’autres musiciens, sons trouvés en Amérique du Sud et Amérique Centrale, en Crète, en Afrique du Sud, ils montrent aussi un geste de plus en plus ouvert. Si ces morceaux sont tous « Untitled », ils manifestent une identité qui paraît remonter plus loin que la recherche des qualités sonores de leurs sources pour elles-mêmes, consubstantielle au tempérament de compositeur du musicien espagnol. Ces pièces semblent posséder également leur propre dramaturgie. À quel point cette mise en scène est-elle volontaire ? car l’on sait que Francisco López refuse de manière générale l’approche romantique dans sa composition. Il reste que, au-delà des […]

Maninkari – Ruins of Time LP

three:four Records www.three-four.net   « Seule je retourne sur mes pas, je reviens sur les traces de mon enfance, là où l’imaginaire était roi. » Ainsi parle l’héroïne du film Ruins of Time, de Mathieu Peteul, au terme de la bande-annonce. La musique est par excellence l’art du temps, qu’elle s’en arrange, l’accompagne, le distorde, ou tente de l’escamoter jusqu’à jouer son immobilité. C’est de tout cela que s’est emparé le duo Maninkari (Frédéric et Olivier Charlot) en composant la bande originale de Ruins of Time. Les quatre pièces qui accompagnent ce court-métrage (ici étendues) sont publiées par le label suisse three:four records, sur un disque vinyle dont la pochette reprend des images du film, dans leur teinte bleu nuit. Qui a connu l’insomnie sait que dans la nuit, le temps se distend, plus rarement se comprime. Ainsi certaines séquences du court-métrage (le courant du torrent…), ainsi la musique de Maninkari qui, hors du souffle et du […]

Rasalasad – Thismorphia

This.co www.thisco.net   Fernando Cerqueira, musicien et libraire portugais, est un vétéran des sonorités audacieuses et des cultures parallèles. Pendant des années, sous le nom de Ras Al Ghul (« La tête du démon », en arabe), il a composé une musique électro chromée et linéaire, avant de se consacrer presque pleinement à Rasalasad (« La tête du lion », le nom d’une étoile) pour une musique plus hétéroclite, explorant tous les pans de l’expérimentation. Si c’est la face ambient qui est le plus souvent réfléchie, la noise music, le click, le spoken word et les textures postindustrielles peuvent aussi briller. En fait, il est assez difficile de situer Rasalasad dans un style particulier, de lui déterminer une signature. Les goûts, les envies, nombreux, priment l’unité. C’est pourquoi le projet du CD Thismorphia entre directement dans la logique de Fernando Cerqueira. La plupart des pièces ont été réalisées en collaboration, ce qui les colore et les pondère aussi diversement. […]

Meta Meat – Metameat / Hologram – Amen : Requiem for Heart Fragment / Näo – Duel

       Ant-Zen / Audiotrauma www.ant-zen.com    www.audiotrauma.org Conduit par les frères Arnaud et Sylvain Coeffic, le label Audiotrauma a élargi ses horizons dans le même temps que l’incarnation musicale d’Arnaud Coeffic, Sonic Area, enrichissait sa musique pour dépasser les conventions électro. Souvent, très souvent, la musique des disques Audiotrauma est électronique, mais ces disques montrent aussi une musique libre qui peut déjouer voire abandonner les codes électro-industriels les plus encombrants. Trois disques, publiés récemment, ont en commun sur ce label, et ils partagent cela avec Sonic Area, le goût de l’épopée. Il ne s’agit pas, après une telle déclaration, d’imaginer des hymnes héroïques, on en est loin. Mais plutôt de comprendre comment des nuits et des crépuscules, des formes indistinctes de gestes souvent issus de l’expérimentation, peuvent lever des fuseaux dont le goût de l’aventure et de l’énergie prennent leur essor comme pour une aurore. Le duo Meta Meat est constitué de deux musiciens qui […]

Michael Begg – A Moon that Lights Itself

Omnempathy www.omnempathy.com   Il y a, dans la musique de Michael Begg / Human Greed, cette fascination pour la nuit qui la situe comme un point de départ vers quoi tout souffle redirige. Cette nuit primordiale, qui habite en reflet sa musique, est un avant, un âge d’or que le piano et les cordes, les drones et parfois les voix évoquent en l’anamorphosant, à la façon dont les ondes tranquilles jouent avec les reflets d’or des lumières de la nuit à la surface de l’eau. Car il est aussi souvent question de lumière, de lumières, dans cette musique, sans quoi nous ne percevrions pas l’obscurité, car les étoiles fécondent la nuit, à la suite de leur mère la Lune. Sur sa péniche, le Botin, le peintre Charles François Daubigny consacra dans les années 1870 des heures à la peinture nocturne. Ainsi que Corot, il peut être regardé comme un initiateur de l’impressionnisme, peintres tous deux […]

Micro_Pénis – Schlim (LP)

  Doubtful Sounds http://doubtfulsounds.info   Autour de Sébastien Borgo (Ogrob), la réalité observe une tendance certaine à la distorsion. À travers le verre dépoli de sa digestion du monde, Borgo, entouré ou non de partenaires, met en valeur les vertus métaboliques de sa musique, pour atteindre à une pâte sonore qui interroge et fascine parfois jusqu’aux plus aguerris des auditeurs de musique expérimentale. Dans Micro_Pénis, dont Schlim est le quatrième album, Borgo, Spenlehauer, Kittel et Heyer évoquent, chamboulant presque toutes les conventions, jusqu’à celles qui définissent les musiques « non conventionnelles », un Whitehouse qui n’aimerait pas que l’obscurité, un Nurse With Wound new school, un Geins’t Nait plus électronique, et composent une expression sonore comme un bégaiement stroboscopique des rythmes, une glossolalie éruptive et éructante  de couinements urticants et de grincements cuivrés. Voilà pour l’aspect le plus spectaculaire, comme on l’entendait sur le premier LP. Aujourd’hui, plus souterraine, la musique de Micro-Pénis s’arrange de l’obscurité pour […]

Brussel – Delta

33REVPERMI 33revpermi.free.fr   Ils sont deux, Bruno Fleurence (de Soixante Étages) et Hugo Roussel, se sectionnent pour ne plus faire qu’un, prendre ainsi le nom de la capitale de l’Art Nouveau et en fin de compte ne pas se perdre en arabesques. Alors que voir depuis son bow window dans la musique de Brussel ? Des sons de cordes et de vent tout d’abord, et c’est un crépuscule permanent qu’ils soufflent et font lever dans leurs résonances. Pour autant Delta (nom d’une gare ferroviaire de Bruxelles) n’est pas un album de musiques d’inquiétude, ou pas toujours, mais diffuse lentement et tisse tout aussi inlassablement. Jamais, ou si peu, la fracture qui caractérise tant d’improvisations ne vient déchirer la trame. Les six pièces improvisées se déroulent dans le respect mutuel, et dans celui de la nuit aussi. Délicatesse est peut-être le maître mot pour qui veut dire la formule de ce dark ambient sans synthétiseurs. La douce […]

Council Estate Electronics – Arktika

Glacial Movements www.glacialmovements.com   Justin Broadrick et Diarmuid Dalton ont tous deux passé leur jeunesse dans les HLM (Council Estate) de Birmingham. C’est là qu’ils se sont rencontrés, par l’intermédiaire de Christian (Benny) Green et c’est là qu’ils ont commencé, tous, à consacrer leur vie à la musique. Depuis plus de trente ans, Broadrick et Dalton collaborent plus ou moins régulièrement, dans Jesu ou Final ou Greymachine principalement. Ils ont aussi fondé Council Estate Electronics et l’on devine, à la simple lecture de ce nom, qu’il est affaire d’un passé commun. Mais il ne s’agit pas d’explorer le punk, la new wave, la musique industrielle et metal comme ils le font ailleurs, non, le projet vise à « rendre hommage à la musique synthétique qui les a influencés dans leur jeunesse : Tangerine Dream, Throbbing Gristle, Kraftwerk, Cluster (Moebius et Roedelius), etc. et de l’adapter à l’imagerie et à la géographie des HLM de Birmingham où ils […]

Yannick Dauby – Vescagne, Salèse / (chǎng, factory)

Kalerne www.kalerne.net     J’ai minutieusement exploré, dans les pages d’un numéro de Fear Drop consacré à l’esthétique musicale du vent, le livre disque Village, Vestiges (éd. Le coLLombier) que Yannick Dauby avait consacré, en compagnie de l’artiste Wan-Shuen Tsai, à deux villages, en France et à Taiwan, deux lieux de vie « en perdition / désertification ». Ce n’est sans doute pas un hasard si Yannick Dauby me fait parvenir deux disques aux esthétiques si proches, publiés dans le même temps, consacrés l’un aux Alpes du sud (où il a longtemps vécu) et l’autre à Taiwan (où il vit actuellement). Sur l’un et l’autre de ces disques, Vescagne, Salèse et (chǎng, factory), il est de nouveau question de lieux désolés, abandonnés ou en passe de l’être.  Sur ces travaux que la géographie oppose, Yannick Dauby applique, semble-t-il, une méthode identique : sentiment du lieu, imprégnation, respiration, captation, restitution. Cette dernière étape quant à elle a évolué au […]

Lars Lundehave Hansen – Terminal Velocity

Tonometer www.tonometermusic.com   À l’inverse d’un schéma classique dans la musique électronique ambiante, Lars Lundehave Hansen a composé et réunit sur ce LP pas moins de vingt-et-un morceaux, de courte durée donc, « à la façon des pistes sur les albums pop des années 50 ». Ce détail n’est peut-être pas anecdotique. Car si la musique, froide, nourrie des plus actuelles recherches formelles dans l’allongement de la texture, du déploiement clair obscur dans le jeu des harmoniques, n’a rien de « pop », elle ne néglige jamais les épiphanies lumineuses. Mieux dit, elles servent souvent de berceau à une proto-mélodie, à un fredonnement qui s’évanouit dans la poussière cosmique, voire à une pulsation ordonnée qui range et fait rutiler la vapeur métallique. Comment Lars Lundehave Hansen s’y prend-il sur de si courts formats (deux minutes par pièce environ) ? Employons une métaphore domestique : regardons, depuis l’extérieur, successivement par les nombreuses fenêtres d’un bâtiment monumental. On y apercevra des « pièces », toutes […]

Simon Whetham – What Matters is that It Matters

Baskaru www.baskaru.com   Qu’il infiltre une rivière du Limousin enregistrée par Cédric Peyronnet / Toy Bizarre, qu’il métabolise les field recordings de Slavek Kwi / Artificial Memory Trace, ou qu’il compose seul, Simon Whetham tend ses filets à la juste frontière séparant le réel de l’imaginaire. Mais si le plus souvent ce changement de dimension s’opère depuis un lieu géographique défini jusqu’à son interprétation au pinceau musical, cet album, le premier pour le label Baskaru, est autonome, empreint certainement de mille traces de lieux, mais exempt de toute signalisation. Tel qui rapporte de ses voyages un sac de menus souvenirs, qu’il aura négligé de cloisonner, ou mieux : qu’il aura pris soin de mélanger, pariant sur l’ordonnance naturelle que le coup du sort aura prodiguée au désordre, pourra s’enorgueillir d’avoir créé en propre l’image d’un nouveau territoire. De toute évidence, rien ne vaut une vague, un mouvement de mer dont la laisse se laissera arpenter après son retrait, […]

Eyeless In Gaza – Sun Blues

Ambivalent Scale www.eyelessingaza.com   Souvent la musique d’Eyeless In Gaza a témoigné d’une tension entre brume et orage, celle-là l’emportant généralement sur celui-ci au fur et à mesure de la discographie du duo. Pourtant les deux précédents albums, et principalement le dernier, Mania Sour, ont vu s’énergiser les textures, emmagasinant l’électricité au profit d’un relief toujours mesuré entre sons électriques et acoustiques, mélodies et stridences. La voix de Martyn Bates elle-même, une voix capable d’une variété de tonalité et de texture lui permettant de chanter les quatre éléments, peut s’évaporer comme retentir. L’album Sun Blues est un album d’une évidente maturité, je veux dire qu’il profite évidemment des décennies de pratique des musiciens, mais pas seulement. Il se construit sur d’audacieuses mises en opposition et sur leur résolution en équilibre. Seul un univers musical si cohérent dans son déroulement escarpé peut offrir une telle vision. Sun Blues s’ouvre avec Animal Hate sur un point du […]

Oureboros – Mysterium Tremendum

Ant-Zen www.ant-zen.com   Pour qui y a séjourné, le retour à l’obscurité peut s’opérer par de nombreux chemins, pourvu que l’on soit familier de la destination. Cette « connaissance du soir » prend ici des formes musicales qui diffèrent quelque peu de ces autres, plus sûrement industrielles, que modelèrent en 1996 Christina Sealy, Richard Oddie et Aron West sur le premier album d’Orphx, Fragmentation. Pour leur deuxième retrouvaille musicale sous le nom d’Oureboros, Oddie et West réintègrent le rythme, discrètement mais sûrement, une pulsation évoquant tant le bois agité par le vent malicieux que le cœur des âmes archaïques qui habitent le même bois dans les légendes. C’est autour de ce « divin », ou plutôt de ce sacré primordial des espaces naturels que l’album Mysterium Tremendum a été pensé – voire au cœur de ce sacré, au plus profond de son cœur noir. Les morceaux qui le composent ont été improvisés puis montés dans l’esprit d’évocation de lieux […]

Aria Rostami & Daniel Blomquist – Wandering Eye

Glacial Movements www.glacialmovements.com   Plutôt que répéter comment deux amis californiens, Aria Rostami et Daniel Blomquist, élaborent et échangent leur musique par des procédés qui sembleront complexes et originaux et que l’on pourra découvrir en détail sur le site du label, je préfère m’attarder sur cette possibilité de créer une telle musique à deux, et sur ses qualités vibratoires, harmoniques et profondément pictogènes. Le piano nous dit-on est à la base de tout, et les traitements qui s’ensuivent participent abondamment à la morphogénèse du paysage musical. Ils dominent l’ensemble de même que la terre couvre la roche, accueille les arbres qui bientôt la hérissent. Mais quand on ne verrait que cet humus, il s’écroulerait, on le sait, si le socle rocheux venait à s’évanouir. Voilà l’effort qu’il faudra fournir si l’on veut deviner la part de chacun : en géologue sonore carotter jusqu’au piano, en promeneur écoutant arpenter les accidents du terrain. Errance musicale de l’œil. […]

The [Law-Rah] Collective & Cinema Perdu – Invocation

Raubbau www.raubbau.org   Toute musique de frontière lève un puissant pouvoir d’évocation. Et dans le tableau, le paysage sonore s’enrichit, issu d’un même mouvement, d’un double, imaginaire, totalement recréé. Pouvoir intime, ce privilège des musiques bourdonnantes est occasionnellement partageable lorsque l’évocation est suggérée par les mouvements et les textures ou même, de manière plus partiale, par le titre de l’œuvre. L’évocation de l’image relève ainsi le plus souvent d’une nature paysagère et géologique. Pour le reste, il convient d’être prudent. C’est pourquoi, considérant la difficulté du thème que les musiciens se sont imposé ici, il faudra s’attacher au titre choisi d’ « Invocation ». Car ce qu’on y entend dispose incontestablement à la mélancolie, à l’épanchement romantique et solitaire, qui accusera, selon l’auditeur telle tendance introspective et nostalgique ou telle autre. Précisons donc : pour l’Invocation, ce ne sont pas des esprits qu’ils veulent solliciter, mais des souvenirs d’amis disparus. Bauke van der Wal et Martijn Pieck ont l’habitude […]

Rapoon – Song From the End of the World

Glacial Movements www.glacialmovements.com   « … Un univers, pour être en expansion, suppose un passé plus dense – si dense qu’il explose. Si cette explosion a eu lieu, elle suppose à son tour une chaleur si extraordinaire qu’elle devrait émettre encore un rayonnement fossile. En 1992 un satellite nord-américain baptisé Cosmic Background Explorer mit au jour ce bruit de fond de l’univers, exhuma ce rayonnement obscur fossile, décela cette trace de jadis. » Pascal Quignard, La Nuit sexuelle Inspiré par la découverte récente d’un mégavirus dans le sous-sol sibérien, Robin Storey / Rapoon réalise son deuxième album pour le label italien Glacial Movements. Avec Robin Storey, le thème de la glace, de la zone polaire, qui guide toute adhésion à ce label, se lit de nouveau comme facteur d’entropie – une Europe couverte par la glace en effet retour du réchauffement climatique sur Time Frost en 2007 (les boucles du Beau Danube bleu soumises au filtre givrant), […]

Maninkari – Organolaficalogramme / Sphyxion – Sphyxion

ferme-l’œil www.maninkari.fr Anywave www.anywaverecords.com   Le métier des deux frères Charlot formant Maninkari est vaste, vaste comme l’océan. Il arrive que celui-ci s’agite et éclabousse, s’élève et rugisse. Il arrive aussi qu’il préfère sa surface miroitante, comme sur le précédent album L’Océan rêve dans sa loisiveté. Il déploie alors, dans la plus obscure évidence, la surface du rêve. Qui observe les éclats d’un soleil rasant sur une eau à peine troublée mais jamais plus calmée que les feuilles du tremble, aperçoit dans le même temps l’insaisissable du songe ; telle est la musique de Maninkari. À l’instrumentarium varié, et débordant l’habituel orchestre acoustique / électronique du musicien bourdonnant, les frères Charlot ont préféré dans Organolaficalogramme le socle baroque de l’orgue, du violon, de l’alto et des percussions. La vibration s’ancre alors aussi profondément que la basse d’orgue le permet, celle-ci rêvée en fantôme des phrases plus claires, filant une seule ligne où la psychonavigation s’accomplit. Autour de […]

Fovea Hex – The Salt Garden I

Headphone Dust / Die Stadt www.janetrecords.com   Cinq années séparent The Salt Garden, nouvel E.P. de Fovea Hex, de l’album Here Is Where We Used to Sing. Cinq ans pour découvrir ce nouveau gisement de gemmes que recèle chacun des morceaux du groupe constitué autour de Clodagh Simonds. Des gemmes, ces chansons n’ont pas que la rareté, elles exercent encore leur fascination par le tremblement de leur feu, l’eau fragile de leurs facettes. Il a toujours existé dans cette musique, depuis la trilogie Neither Speak nor Remain Silent et jusque sur l’album, un point de vibration qui prononce la fin ou le début de la fragilité. Des plus éthérés et expérimentaux de ses travaux dans Fovea Hex, à savoir ceux de la première trilogie, Clodagh Simonds a gardé ici la respiration absorbée par la lumière. De ses compositions plus lyriques de l’album Here Is…, elle fait encore miroiter l’horizon des vallons verdoyants rasés par la […]

Michael Begg I Human Greed – Let the Cold Stove Sing

Omempathy www.omnempathy.com   Il existe un endroit où le printemps et l’hiver règnent ensemble, un endroit où la tiédeur n’empêche pas de frissonner. Dans la musique, il existe un tel endroit, un tel chemin… There is a path / A green line… Ce lieu a pour jardinier Michael Begg. Seul ou en duo, il fait de Human Greed le terreau d’une réflexion qui s’échappe de la musique pour revenir s’y replonger. C’est ce dont la musique se charge alors qui façonne Human Greed en place de mystère éclairée, de paradoxes aussi vivants que le miroitement capricieux de la labradorite irisée. Car il est bien question de lieux, ceux que l’on ne peut quitter comme ceux que l’on ne peut atteindre ; à notre image, la musique erre dans la nuit, comme le papillon à l’entour de la flamme. Let the Cold Stove Sing (« Que chante le poêle froid ») est certainement le disque le plus sombre de […]

Sonic Area – Eyes in the Sky

Ant-Zen www.ant-zen.com   On avait laissé Arnaud Coëffic / Sonic Area dans les folies d’absinthe et les fantasmagories du spiritisme sur l’extraordinaire album Music for Ghosts. C’est quatre ans plus tard, « le regard dans le ciel » que l’on reprend connaissance, et l’on a franchi en réalité plus d’un demi-siècle, soit la durée qui sépare la sépia où se côtoyaient les fantômes de Huysmans, Méliès et Redon, du technicolor de la conquête spatiale : Eyes in the Sky est publié, à escient, cinquante-cinq ans jour pour jour après la mise en orbite de Youri Gagarine. Cette date du 12 avril 1961 semble, pour Arnaud Coëffic, cristalliser tout ce que la première migration de l’homme hors de la Terre peut faire rayonner, en soi et à rebours, de rêve et d’imagination. Cette musique du « Futur antérieur » poursuit les rutilances spatiales de la science reine comme des premières textures synthétiques qui sont ses filles – la fusée Vostok commandée […]

2kilos&More – Lieux-dits / Gjöll – The Background Static of Perpetual Discontent

Ant-Zen www.ant-zen.com   Je crois qu’il ne m’est jamais arrivé de parler de la musique de 2kilos&More sans commencer par souligner sa richesse d’influences et plus encore son impressionnante capacité de synthèse. Ce disque m’oblige à me répéter. Au post rock des premières publications musicales de Hugues Villette (moitié de 2kilos&More) dans le groupe M’Own (vite rebaptisé My Own), s’est ajouté le goût pour l’électronique sous toutes ses formes. Mais plus qu’un ajout, c’est une combinaison, un alliage. Avec Séverine Krouch, autre moitié de 2kilos&More, Hugues Villette n’a donc cessé de redéfinir cet assemblage. Cependant sur Lieux-dits, la tendance n’est pas à l’équilibre des éclairages, mais à la noirceur, à l’épaisseur, à la densité. Le morceau Après tout, ouvrant l’album en presque dix minutes, l’annonce. Il palpite tout d’abord d’un code électronique répétitif, avant de s’élargir au fredonnement mélancolique de la nappe, elle-même vite portée par le grand vent de l’épopée des cordes. La rythmique […]

Charlemagne Palestine – Ssingggg Sschlllingg Sshpppingg

Idiosyncratics www.idiosyncratics.net   On a souvent qualifié la musique de Charlemagne Palestine de minimaliste, et de répétitive. Quant au minimalisme, je pense que l’on se trompe. Le drapé d’une plage de sable peut sembler minimaliste mais, pour peu que l’on s’y penche, apparaît l’amoncellement sans cesse recomposé d’innombrables grains de quartz. De même, la musique de Charlemagne Palestine, dans son tissage fuselé, présente un complexe entrelacs d’harmoniques à l’oreille assidue. Pour la répétition c’est autre chose. Que vise la répétition ? L’illusion de la fixité ou le ralentissement du déroulement afin de piéger le présent ? Pour Charlemagne Palestine, il me semble que c’est cette deuxième voie qu’il explore avec tant de bonheur. L’album Ssingggg Sschlllingg Sshpppingg, composé d’une unique pièce, et enregistré spécialement pour le label belge Idiosyncratics fondé par Yannick Franck, met en valeur selon ce même label, les qualités de chamane du musicien new-yorkais. Écoutons : sur un tapis de bourdons lumineux, une voix aigrelette, […]

Moljebka Pvlse – In Love and Death. You are alone 10’’

Substantia Innominata www.dronerecords.de   « Dans l’amour et dans la mort on est seul ». Admirable thème d’exploration pour une musique qui a vocation à naviguer dans la zone grise de nos expériences. Toute psychologie se construit sans doute sur cette solitude qui fait de chacun un individu, subjectif, sans cesse mis en demeure de se faire l’artisan de son rapport au monde. Mais si nos pensées ne peuvent nous appartenir qu’en propre, il est bien deux domaines dans lesquels cet isolement se fait plus aigu, plus douloureux certainement : deux expériences limites que sont d’une part l’amour et sa dévastation et d‘autre part, non pas la mort qui est au contraire, pour adopter la terminologie de Georges Bataille, un retour au continu, mais certainement l’approche de la mort. Aussi bien le groupe suédois Moljebka Pvlse contourne cette difficulté (ne pas confondre la mort et le dernier instant, qui appartient encore à la vie), en scindant la proposition […]

Ogrob & Vomir – Diffusions intradermiques et enregistrements en cavités corporelles LP

Les Editions Vibrisse www.ogrob.org   Utiliser le corps humain comme objet sonore n’est pas une idée neuve, on rappellera, sans souci d’exhaustivité, Daniel Menche, les Coum Transmissions, Einstuerzende Neubauten, CoCaspar… La particularité de ce travail de captation réalisé par Ogrob (Sébastien Borgo de L’Autopsie…) c’est l’utilisation quasi totale du corps dans le processus. Des sons, des bruits, fournis par Vomir (Romain Perrot) sont diffusés avec des haut-parleurs fixés sur la cage thoracique de quatre femmes. Le son les traverse, amplifié et transformé par les corps, leurs mouvements internes et leurs humeurs secrètes. Processing uniquement corporel, cette modification est récupérée par des hydrophones placés dans le vagin des quatre femmes. Machine à transformer par excellence, le corps digère ici le bruit, filtre la matière sonore et la fait sienne au terme de formules complexes. Quatre pièces, du nom des quatre femmes, la première, Valérie, inaugurant l’expérience par la restitution lointaine de notes de piano. Le reste […]

Franck Riggio – Psychexcess II Futurism

Hymen www.hymen-records.com Le surréalisme se proposait, dans le Premier Manifeste, de révéler « le fonctionnement réel de la pensée ». C’est en quelque sorte le projet que s’est donné Frank Riggio, en projetant une trilogie musicale à valeur quasi cinématographique, à visée de « révélateur ». Quoi révéler ? L’image bien sûr, née de la rencontre d’une imagination consciente et de la part trop souvent refoulée par les peurs. Haro sur les dualités, et voici le projet d’un déroulement globalisant et libérateur. Le discours est singulier, la méthode l’est moins. Toute musique fertilisante pour l’esprit pictogène, toute œuvre musicale, maximaliste ou non, plantant son décor à la zone frontière de l’abstraction et de la figuration, remplit par principe le même rôle. Voyons la forme. J’avais pensé, en écoutant le premier volume de cette trilogie, Psychexcess I – Presentism, à Sonic Area, dont le chef d’œuvre Music for Ghosts réussissait totalement, dans un format électronique augmenté […]

V.A. – Drone-Mind / Mind-Drone vol. 4

Drone Records www.dronerecords.de La série Drone-Mind / Mind-Drone de Drone Records poursuit le même but que celle des cent 7’’ que le label a publiés sur plusieurs années : constituer un catalogue ouvert des immenses possibilités d’exécution d’une musique bourdonnante postindustrielle. À ceux qu’un genre de musique prenant naissance dans la texture fait irrémédiablement penser à la simple répétition, cette collection tisse pour les contredire un canevas bigarré. Quand les 7’’ étaient consacrés à un seul artiste (confirmé ou à découvrir), les LP de la série Drone-Mind / Mind-Drone présentent chaque fois quatre musiciens. Ce volume 4 poursuit l’exploration de « l’esprit » par la voie du « bourdon ». La première face est habitée tout d’abord par Kirill Platonkin, de Russie où la scène drone est très active. Sa musique, quoique se déployant autour du gris, est très émotive, et peut-être en raison de cela semble-t-elle en constant envol, se déployant autant à la façon d’ailes que d’une corolle. […]

Phil Maggi – Motherland

Idiosyncratics http://www.idiosyncraticslabel.blogspot.fr/   Phil Maggi est de toutes les obscurités et il a vite montré, au plus loin du bruitisme qu’il a d’abord fréquenté, que le sourd, le mystérieux, le vertige, l’humide, peuvent s’enfler sur bien des levains. Motherland est peut-être cette patrie du noir, un noir alchimique comme un grand-œuvre musical. Dans l’athanor cuisent des field recordings, des synthés analogiques, des boucles, des guitares et divers samples de musique traditionnelle. Des réseaux s’y déploient, de la zone industrielle au quartier de la cathédrale gothique, nimbés d’une pluie versant du spectre de ténèbres. Le temps aussi se floute dans ces scènes d’un crépuscule éternel. Phil Maggi joue des allongements, des résonances, et lorsqu’une mélodie s’extirpe des bouillons obscurs c’est pour rapidement se boucler. Si j’emprunte un tour si pittoresque pour présenter ce disque, ce n’est pas, je crois, trahir un esprit, que Phil Maggi a pensé en s’inspirant de travaux et spéculations ésotériques aussi divers […]

Galati – Gletscher

Psychonavigation Records www.psychonavigationrecords.com   Y a-t-il plus intense expérience de déterritorialisation que celle de la dissolution ? Roberto Galati, que tous les sons de son instrumentarium, des cordes aux touches, accompagnent dans sa traduction de l’expérience de la glace, Roberto Galati accomplit dans une même démarche les deux exils. Dans les glaciers du Pakistan, du Tibet ou du Groenland, il étend sa conscience au-delà des limites de son corps, et nous dit qu’il pense avoir trouvé ici la source du panthéisme primitif. La traduction musicale qu’il opère, comme sur ses précédents travaux (voir Fear Drop 17), manifeste dans le même temps cet isolement dont la longue traînée d’harmoniques contient plus que de la mélancolie, et la puissance statique des monuments de glace. D’anciennes divinités pourraient bien s’y encaver, leur chant filtre alors dans la musique de Galati. L’épanchement romantique qui s’en écoule rappelle à bien des endroits cette beauté de la tristesse que le duo Troum […]

Mirt – Vanishing Land

BDTA bdta.pl   J’ai déjà évoqué la qualité paysagiste de Mirt, telle qu’il l’a démontrée sur l’album Artificial Field Recordings par exemple. Qu’il s’agisse de synthétiseurs, de sons trouvés, de field recordings même (des vrais), tout est matière et relief dans la composition d’une bande-son qui couvre un paysage complet. L’album Vanishing Land, pensé d’abord comme la compilation de trois EP, complété par des interludes et des morceaux inédits, n’échappe pas à cette règle, et sa construction elle-même donne naissance à une nouvelle entité sonore. À l’intérieur des morceaux tout d’abord, l’on assiste au déploiement organique des sons : bourdon, pulsation, pépiement. Stratifiant ainsi sa musique subtilement vascularisée, Mirt s’adosse aux monuments de Zoviet*France ou Rapoon, ajoute sa pierre à l’édifice d’une musique matricielle. Dès l’instant que ce regard est posé, on comprend les réverbérations comme les palpes ou les vaisseaux d’un paysage sonore en expansion. Toute synthétique qu’elle soit en bien des endroits, la musique […]

Human Greed I Michael Begg – Hivernant

Omnempathy www.omnempathy.com   Il ne faut pas s’étonner que Hivernant, nouvel album de Human Greed (encore une fois réduit au seul Michael Begg), débute dans le chant des oiseaux. La musique de Human Greed s’épanouit au seuil de la nuit, de l’hiver ou de toute autre zone d’obscurité, comme œuvre de passage, un lieu sonore où s’étirent le temps, les soupirs, générant un éternel crépuscule. À cette extrémité, les oiseaux chantent donc, célèbrent le jour déclinant ou la nuit naissante. Ils ouvrent la voie au songe d’une nuit – d’hiver – qui s’éternisera aussi merveilleusement que lorsque les êtres féériques jouent avec la mémoire et les sentiments. C’est ainsi également qu’Emily Dickinson arrête le temps en quatre vers (Too happy Time dissolves itself / And leaves no remnant by – / ‘Tis Anguish not a Feather hath / Or too much weight to fly)[1]. Quand la vague du savant tissage de Michael Begg se déploie, […]

Yui Onodera – Semi Lattice

Baskaru www.baskaru.com   On ne dit peut-être pas assez souvent combien les musiques informelles ont bien plus voir avec l’architecture que d’autres compositions plus attachées à la mélodie et / ou au rythme. Ce paradoxe n’en est pas un : au plus près de la structure, les formes tendent à s’estomper et la première phase d’ajustement laisse simplement apercevoir une texture effilochée ou accidentée. Puis, une fois la nouvelle échelle assimilée, apparaissent d’autres modèles, certains en répercussion fractale de l’extérieur, d’autres plus organiques, sous-tendant l’organisation de la fibre. L’architecture de l’infime est le domaine de Yui Onodera, dont le cheminement est propre à son exercice, puisant des sons de piano, de guitare, des enregistrements de terrain. Toutes ces matrices sont infiniment vibratoires, et le musicien japonais les organise suivant le flux qu’il imagine à leur déploiement. Au contraire de son compatriote Sawako (ce qui motive le choix de cet exemple est que son magnifique nu.it a également […]

Celer – Sky Limits / Hollywood dream Trip (Christoph Heemann & Will Long) – Would You Like To Know More?

Baskaru www.baskaru.com Streamline www.dragcity.com Sur la juxtaposition de la réalité et du rêve, certains ont écrit des livres (Bosco…), d’autres composent une musique de passage. Car il s’agit, lorsqu’on entreprend ce genre de projet, d’abolir la temporalité, les frontières, de devenir un « voyageur des deux mondes ». La lumière, le rêve, le bourdon… manifestations du continu, à l’extérieur de la parenthèse dans quoi se contiennent les évènements, le pittoresque, la matérialité, en d’autres termes la dimension empirique de l’existence. Will Long, alias Celer, élabore ce qu’il nomme un « warm drone », un bourdon chaud. Entendons d’abord, comme c’est le cas dans l’élégiaque Sky Limits, la vague d’harmoniques lumineux qui du flux au jusant, passe et repasse et, imperceptiblement, devient transport circulaire. Qui se souvient du début de son rêve ? La musique de Will Long est une succession d’épisodes qui, en dehors de la narration, ne connaissent ni introduction ni coda. Mais je […]

Thomas Tilly – Script Geometry

Aposiopese www.aposiopese.com Il est fréquent, et même inévitable, que les créations humaines, et jusqu’à leurs plus complexes organisations, soient comparées à ce que l’on trouve de plus analogue dans la nature par similitude scientifique ou par métaphore poétique ; on dira d’une entreprise qu’elle est une fourmilière, d’une maison qu’elle est un antre. Mais le retour de cette expérience est bien plus rare. C’est ce qu’a souhaité faire Thomas Tilly (Tô) dans ce travail spécifique autour de la forêt. Un tel ensemble naturel, ou considéré comme tel, aussi transformé par la gestion de l’homme qu’il soit devenu, représente aux yeux de tous une matrice, cet entrelacs mystérieux d’où est sorti l’ancêtre préhistorique et où retourne le « rebelle » lorsqu’il a « recours aux forêts ». Thomas Tilly, à rebours de cette conception romantique de la forêt, met en œuvre le retour d’analogie suivant : « Envisager la forêt comme une ville, une construction, un […]

Konrad Korabiewski & Roger Döring – Komplex

Gruenrekorder / Skálar www.gruenrekorder.de http://skalar.is Il est rare que, même dans sa série Sound Art, la plus « musicale », le label allemand Gruenrekorder n’invite pas d’artistes mettant en œuvre divers field recordings, mêlés à d’autres sons venant d’instruments. Le LP vinyle Komplex, par le duo Konrad Korabiewski & Roger Döring, déroge presque à cette règle, en utilisant principalement le saxophone baryton et la clarinette. On ne peut toutefois imaginer que sur ce label dédié aux sons captés, il ne figure rien d’environnemental. C’est la dernière composante, qui prend naissance avec un dictaphone. Döring joue, improvise, Korabiewski traite en live, et le tout est recouvert, cuisiné, levé grâce au ferment environnemental capté dans différents lieux, lesquels peuvent relever de l’intime (appartements) ou avoir été choisis pour leur qualité de résonance (une usine abandonnée). Les phrases des instruments à vent défient le temps et son déroulement, elles s’annoncent parfois en notes isolées, ou le plus souvent […]

Pjusk – Solstøv

12k www.12k.com Si l’on excepte quelques rares cordes fournies comme sur leurs trois autres albums par leur compatriote Tor Anders Voldsund, les deux musiciens norvégiens de Pjusk ont utilisé pour unique matériau de Solstøv des sons de la trompette de Kåre Nymark Jr. S’entend aussi, peu avant le milieu du disque, un court poème écrit et dit par Nicolas Grenier, poème qui, quoique de forme anodine, guide la ligne esthétique de l’album, un aller-retour incessant entre la fragilité de l’infime et l’aspiration à l’immensité. Ici et là, un même tropisme dissolvant s’empare de cette musique ambiante glacée. Dans ses phrases les plus reconnaissables, la trompette s’éprouve comme les plus vaporeuses respirations de Luc van Lieshout et Steven Brown. Ces ondulations survolent la trame de la musique comme les rubans de l’aurore boréale ou les serpents de nuages dans le rose du soleil couchant. Au sol, et plus bas encore sous la banquise, la matière de […]

Phil Von – Blind Ballet

Ant-Zen www.ant-Zen.com Il y a quelque chose d’éminemment paradoxal et aussi de magnifiquement tragique dans un titre tel que Blind Ballet. Ce titre, celui du deuxième album véritablement solo de Phil Von, ce titre exprime toute la tristesse du flamenco, style dont on sait l’empreinte qu’il a laissée sur la musique de son groupe Von Magnet, dans lequel il chante. Mais s’isoler de Von Magnet c’est à vrai dire s’isoler aussi de ce qui en modèle les formes régulières. Et c’est même, dans le cas présent, s’exprimer sans le chant. Alors, repartons du premier indice, de l’instant paradoxal capté, de la frontière mal éclairée qui scinde les choses. Chaque titre, avant même que la musique en soit entendue, semble s’insérer en ce même lieu d’aberration, de mise en danger, un espace où le dernier pas a été franchi dans l’espace tranquille avant que l’inconnu s’offre à la découverte nocturne : chien et loup ?, bleeding […]

David Rothenberg – Bug Music / Pauline Oliveros, David Rothenberg, Timothy Hill – Cicada Dream Band

29 Gruenrekorder www.gruenrekorder.de Dans son conte Sylvius, Henri Bosco a écrit : « Jadis, Sylvius chantonnait ; et, le soir, de sa clarinette, au fond de son jardin, il tirait quelque brève mélodie qui faisait sortir de la vasque les grenouilles émerveillées. Les grenouilles, qui sont des bêtes sociables, répondaient à la clarinette, et Sylvius était content de ce concert lacustre, dont le chant animal se prolongeait parfois, par une ou deux grenouilles plus sentimentales, jusqu’au fond de la nuit, paisiblement. » À l’époque romantique, Ludwig Tieck organisait dans son jardin des concerts afin que la musique des hommes et celle de la nature s’unissent. Plus tard vint la musique à programme qui parfois intégrait des bruits d’animaux à la composition. Mais c’est bien plus encore avec le field recording et son utilisation que ce mélange peut reprendre en des termes modernes. L’un des exemples les plus remarquables dans ce domaine est celui de Yannick […]

James Wyness – stultifera navis

  Mystery Sea www.mysterysea.net Dans le premier chapitre de son Histoire de la folie, intitulé Stultifera navis (« La Nef des fous »), Michel Foucault rapporte que l’incessant aller-retour entre l’exclusion et l’inclusion qui a marqué le traitement de la folie depuis l’âge classique, est annoncé par la figure du vaisseau à quoi l’on confie le fou et qui marque tout autant la virtualité d’une renaissance, d’une purification, que la possibilité d’un naufrage, d’une perdition, le risque alourdi de la mort. Aussi bien, Foucault remarque, prenant pour exemple la succession troublante du thème de La Nef des fous (Bosch…) à celui de la Danse Macabre que : « Jusqu’à la seconde moitié du XVe siècle, ou encore un peu au-delà, le thème de la mort règne seul. La fin de l’homme, la fin des temps, ont la figure des pestes et des guerres. […]Et voilà que dans les dernières années du siècle, cette grande inquiétude […]

Maninkari – L’Océan rêve dans sa loisiveté

  three:four records www.three-four.net Il n’est pas que l’océan qui rêve dans la musique du duo Maninkari. Cette virtualité onirique panoramique fait de leur musique une matière ductile, en constante renégociation de ses formes, à moins que, à l’inverse, ce ne soient la musique et sa morphologie qui conditionnent l’ambiance du rêve. Toujours est-il que dans le domaine ambiant et dans le même temps peuplé de leur musique, cet album n’use que peu du bourdon, alors que les deux volumes de Continuum sonore en sont traversés. Figure de l’indifférencié, du retour à la matrice, de cette frontière – liminalité – où les différences entre la vie et la mort s’abolissent, l’océan n’est pas pour autant un plan d’entropie ; sans cesse sa surface s’agite, quand ce ne seraient que de vaguelettes. Ici, la ride et la crête sont jouées par de multiples instruments, qui s’étirent et se bouclent, empruntent à des traditions musicales orientales qui […]

The Necks – Open

ReR Megacorpwww.rermegacorp.com L’art de la boucle doit autant à Brian Eno qu’aux minimalistes. Sur tous ses disques ambiants, il a su, avec ou sans artifice, mimer la suspension du temps, dans la répétition ou l’allongement de l’harmonique. On ne saurait ainsi oublier ce que Plateaux of Mirror (Ambient 2) réalisé avec Harold Budd a ouvert comme possibilités dans ce champ, offrant au piano, en naviguant auprès de Satie d’une certaine manière, un rôle important lors de la fabrication du ralentissement résonant. Dans le trio The Necks, c’est Chris Abrahams, au piano, qui dans son miroitement évoque les plateaux. Mais les deux autres musiciens, Lloyd Swanton (basse) et Tony Buck (batterie), ont comme lui abandonné leur jazz pour, à la façon d’un Bohren und der Club of Gore diurne, égrener les notes dans leur plus pure réverbération à la façon d’une rosée parcimonieuse. Loin de mimer une impossible raideur, les tintements, les échos, les scintillements pratiquent […]

d’incise – (aral)

Mystery Seawww.mysterysea.net Considérer que Laurent Peter alias d’incise est un musicien de l’austérité est une idée qui ne passe pas l’écoute prolongée. Si le faible volume, l’espace qui se développe entre ses sons, le temps que leur expansion et leur conversation nécessitent pour coloniser la trame, peuvent suggérer une excessive tempérance, c’est avant tout un problème d’échelle, de perception. D’incise produit une musique de l’infime, et l’on assiste à sa levée de la musique, à sa quête d’un système de résonance, d’harmonie minuscule dans la collection de grains, de souffles, de fils. Avec cela, génie du lieu musical ou tropisme de vie, des gestes imperceptibles, des lumières ténues, dénoncent une construction dont la perfection minimale le dispute à l’architecture des radiolaires. Sur Mystery Sea, d’incise a donné (aral), jouant sur le nom du label, cette étendue primordiale qu’est la mer. Mais pour cela, aucun son liquide, car Aral est une mer disparue, un fantôme ; […]

Francisco López – Hyper-Rainforest (The Epoché Collection vol. 1) / Francisco López – Yanayacu (The Epoché Collection vol. 2) / Francisco López – Obatalá – Ibofanga (The Epoché Collection vol. 3)

Nowhere Wolrdwidewww.franciscolopez.net Il semble s’être assoupli, nous l’avons dit, l’absolu des albums sans titre (Untitled) pour Francisco López, mais sa profession de foi n’a que peu varié. Elle s’appuie, dans cette nouvelle série, sur des citations que le musicien espagnol reprend à son compte pour réaffirmer sa volonté de présenter le son et son travail sans visée nostalgique ou dramatique, sans l’attachement émotionnel, pour être rapide, que lui a affirmé le romantisme. Le son du monde, les sons du monde, la « Belle confusion », sont des phénomènes que Francisco López tient à traiter comme tels. La citation de Ian Bogost accompagnant le troisième volume de sa série The Epoché collection – l’épochè est un concept qui s’apparente à la suspension du jugement, ici à l’abandon d’une expérience émotionnelle du son – court dans le sens de ce pas précédant l’ataraxie : réaffirmant l’évidence que les sons de la nature ne sont pas produits à […]

Human Greed – World Fair

Omnempathywww.omnempathy.com On sait combien la musique de Michael Begg / Human Greed s’enracine en des concepts particuliers, comme celui de « liminalité », de l’impossible effacement de la frontière entre le vivant et le non vivant, le conscient et l’inconscient, l’animé et l’immobile. Ces moments de transition nourrissaient l’excellent Fortress Longing. Dans une sorte de continuité, l’album World Fair s’est construit autour d’une certaine vision du 16e siècle – la pochette reprend La Chute d’Icare de Pieter Breughel l’Ancien, ce tableau dans lequel le malheureux tombé du ciel pour s’être trop approché du soleil ne figure que dans un tout petit espace, encore ne voit-on que ses pieds alors qu’il se noie – l’importance du détail. C’est ce détail qui, ajouté à la mélancolie (Dürer, Cranach, figures du 16e siècle, et bientôt Burton qui écrira au début du suivant son Anatomy Of Melancholy), peut figurer la tension trouvant son illustration positive dans la troisième loi […]

Yannick Dauby – 蛙界蒙薰 ( Wā Jiè Méng Xūn ) / Yannick Dauby – Taî-pak thiaⁿ saⁿ piàn

Ini ituwww.iniitu.netKalernewww.kalerne.net Sur le fantastique label Ini itu, les disques vinyles sont des lieux de passage entre les structures de la nature et des objets et le projet musical qu’elles peuvent inspirer. Des artistes comme Artificial Memory Trace, Francisco López ou Steve Roden se sont depuis longtemps installés à demeure sur ces postes frontières. Yannick Dauby, quant à lui, est plutôt à l’avant-poste. Son rôle n’est pas des plus faciles. C’est un enregistreur de terrain depuis de nombreuses années, ses field recordings sont réputés et certains musiciens comme Alio Die et Thomas Köner lui ont déjà demandé collaboration. Mais c’est aussi un musicien, et bien souvent ses field recordings ne sont pas livrés bruts, il leur adjoint le geste supplémentaire de la composition. C’est le cas sur l’album 蛙界蒙薰 ( Wā Jiè Méng Xūn ), disque dont les deux longues faces mêlent des enregistrements d’amphibiens pris à Taiwan où il réside, et des sons de […]

Maninkari – Continuum sonore 1 / Maninkari – Continuum sonore 2 (part 7>14)

Basses Fréquenceswww.bassesfrequences.orgZoharumwww.zoharum.com C’est le nom des esprits de tribus Ashaninca du Pérou et du Brésil que les frères Charlot ont choisi pour nommer leur duo. Faut-il un état de conscience chamanique pour les atteindre, la musique de Maninkari sera un puissant psychotrope pour assurer la liaison. Esprits de la terre, de l’air, ils ondulent de conserve dans cette musique où dialoguent les instruments des deux frères, les traitements qu’ils leur appliquent comme le dessin compliqué du tatouage sur la peau de qui a rapporté le secret des esprits. Chaque moitié de leur diptyque Continuum sonore déroule ainsi une musique habitée, ambiante et bourdonnante où la complexité du monde est traduite par la palette des sons et de leurs sources : samples, percussions, violons, drones, cloches, instruments rares…Le premier volume est peut-être le plus physique, où le souvenir empirique du monde se fait sentir, par le relief que les percussions envoutantes et lointaines rapportent des tiges […]

Eyeless In Gaza – Mania Sour / Martyn Bates – Arriving Fire

Ambivalent Scale www.eyelessingaza.com Mania Sour est sans doute l’occasion de regarder combien le monde si défini du duo Eyeless In Gaza recèle de riches variations, lesquelles peuvent se décliner dans la nouveauté. Le précédent album, Everyone Feels Like A Stranger, libérait assez de mélancolie brumeuse et minimaliste, de fraîcheur vocale alliée à de savantes pentes instrumentales pour évoquer dans le même temps deux albums aussi dissemblables que Rust Red September et Back From The Rains. La torsade ADN d’Eyeless in Gaza superpose ses hélices, jusqu’à les croiser. Aujourd’hui, plus proches que jamais du fantôme folk qu’ils ont toujours invoqué, Martyn Bates et Peter Becker ont dénudé leurs compositions, et cette percée jusqu’à l’os a réveillé comme par échauffement l’énergie produite par leurs disques fondateurs Photographs As Memories et Pale Hands I Loved So Well, voire certaines chansons de Caught In Flux. La voix éternellement jeune de Martyn Bates, s’apparente toujours plus aux possibilités de l’eau […]

L’Autopsie A Révélé Que La Mort Était Due À L’Autopsie – Le Souffle de l’avorton LP / Oleo Strut – Non vogliamo un paradiso 10’’

Komma Nullhttp://kommanull.tumblr.com/ Dans le noir on s’invente des histoires, et la musique de L’AARQLMEDALA est intensément noire, noire comme la mine de charbon que l’esprit « El Borbolón », plus fort que Swedenborg, a choisie pour que le groupe enregistre ce disque. Dans le noir les murs redeviennent humides et toute pièce tend à devenir une cave. Dans le noir on se déplace à tâtons, on erre sur le piano préparé, on déambule les mains en avant en frappant les touches à la recherche d’une huisserie mais on s’amuse des séquences que les cordes renvoient au petit bonheur. Dans le noir, l’espace se distend et les murs s’éloignent, les résonances s’allongent. Métal, cordes, vagues y ondoient tanguant sur une mer d’encre. Voici pour l’expérience « physique », soit la première face. La seconde, expérience « psychique », n’a plus que faire des couleurs, de l’obscurité, elle navigue à l’aveugle, s’amuse de raclements gutturaux, du bancal […]

Aqua Dorsa – The November Earth

Gtermagterma.blogspot.com Voici l’un des ultimes enregistrements où l’on peut entendre Gianluigi Gasparetti alias Oophoi. Pour la deuxième et dernière fois, son compatriote le Vénitien Enrico Coniglio l’a accompagné, ou plutôt enveloppé de sa bienveillante postproduction. Toujours méditative mais évitant le plus souvent l’écueil de la musique de repos, l’œuvre d’Oophoi mêlait les sources synthétiques, instrumentales et les percussions. De subtiles réverbérations naissent de cette musique ambiante habitée, dans la tradition des Américains Greinke, Roach ou Rich. Par l’ouverture de lumière au savant crénelage, Enrico Coniglio a inséré d’autres percussions, mais aussi des samples divers, des cordes, des extraits de vinyles. Il a, me dit-il, finalisé cet album après le décès de Gasparetti, dont les bandes dataient certainement des années 1990. Le principal souci d’Enrico Coniglio fut d’intervenir sans « trahir » en rien l’esprit des compositions originales. Il est effectivement délicat d’avoir à se mêler sans échange, de faire « comme si » la collaboration […]

Stephan Mathieu – Un cœur simple

Baskaruwww.baskaru.com Qu’Un cœur Simple précède, dans les Trois Contes de Flaubert, La Légende de Saint Julien l’Hospitalier, ne procède peut-être pas, à proprement parler, du contraste, mais plutôt de la nuance. La Légende de Saint Julien l’Hospitalier est un récit d’une puissance rarement atteinte dans la prose, si ce n’est dans certains textes sacrés, qui relèvent sans doute d’une forme singulière de prose. Contexte médiéval, mythologique, nature oraculaire, violence et rédemption quasi bouddhique, tout concourt à en faire un texte d’une hauteur que le moindre essai de duplication dans un environnement réaliste dégraderait. Et pourtant, à mon sens, le destin de Félicité, l’héroïne d’Un cœur simple, n’est certainement pas moins édifiant que celui de Julien, il lui est symétrique. Félicité est un cœur simple et son esprit semble l’être tout autant. Du simple au pur, il n’est peut-être qu’à vivre, pour monter en grade, la passion de l’amour et de la déception, de l’intense peine […]

Zonk’t – -trope

Sound On Probationwww.soundonprobation.com C’est un fait que Zonk’t, après avoir été le plus stupéfiant des projets de Laurent Perrier (ex-Nox), est désormais le plus froid, le plus aride et le plus minimal. Comme J.K. Broadrick et K. Martin parvenaient, mais cette fois dans le même temps, à nourrir le psychédélique Techno Animal et l’ascétique Zonal. Laurent Perrier a une culture musicale très large. Son label Odd Size et sa boutique parisienne du même nom, qu’il a tous deux animés dans les années 80 et 90, ouvraient cet éventail de musiques expérimentales, s’incurvant de Faust à DJ Spooky, en passant par P16D4, Zoviet*France, Coil, Illusion Of Safety et Soma. La musique de Laurent Perrier prolonge à sa manière ces tracés, en les superposant parfois, et surtout en élargissant la perspective avec un filtre électro, comme c’est le cas dans Zonk’t. Impressionné par Pan Sonic, Riou, Starfish Pool et Plastikman sans doute, L. Perrier a rejoint leur […]

Slavin Ran – The Wayward Regional Transmissions

Crónica / A-Musik www.cronicaelectronica.org Il convient d’être généralement assez méfiant à l’égard de mélanges forcés entre musique traditionnelle et effets électroniques. Si ces derniers ne savent que percer la première, la couvrir grossièrement, l’échec rejoint les plates exubérances de la world music et les mains mises stérilisantes d’une certaine techno. L’hybridation musicale mérite précaution, surtout lorsqu’on manipule des éléments étrangers de lieu et de temps. Il faut sans doute réfléchir à ce qui fait la force, le souffle de la musique traditionnelle choisie, pourquoi pas en dehors de tout folklore afférent, trouver ses qualités de structure et accorder sa propre griffe technologique au geste archaïque. L’Israélien Ran Slavin a réussi ce bel exercice, dans la mesure de la pulsation et de l’émanation onirique. Il a su réfléchir à ce mot d’ordre : l’accord, qui, après tout, constitue l’une des bases de nombreuses formes de musique – déplacer cette notion d’accord sur ce qui fait la […]

Netherworld – Mørketid

Glacial Movementswww.glacialmovements.com Il y a quelques années, Mark Warren, moitié de l’actuelle (et quasi inactive) incarnation de Zoviet*France, avait publié, sous le nom de Penumbra, le splendide album Skandinavien (Iris Light Records). Il y décrivait en musique un voyage vers et à l’intérieur des terres septentrionales. Les lumières y perçaient sous la forme d’ébauches mélodiques, les ponctuations de neige sous celle de formes rythmiques hypnotiques. Aujourd’hui, Alessandro Tedeschi alias Netherworld entreprend à son tour un voyage en terre arctique, une marche vers le Nord. Mais le froid et l’obscurité que précise le terme norvégien Mørketid le placent dans un territoire d’extrémité, et si le Nord est sa quête, elle sera celle éternelle à l’intérieur du Nord lui-même. Voix captées en radio, nappes glacées fluant et refluant, préparent aux beaux dessins du vent sur la neige fraîchement tombée. Plus loin, les boucles lumineuses d’harmoniques montrent la réverbération d’une faible lumière sur les motifs réguliers de la […]

Lustmord – The place where the black stars hang

Soleilmoon www.soleilmoon.com La réédition des premiers albums (remasterisés) de Lustmord par Soleilmoon mérite toute l’attention des amateurs de musique ambiante sombre. Cet intérêt pédagogique est doublé d’un regard important sur la partie centrale d’une œuvre, enregistrée il y a plusieurs années et qui, depuis, a servi de modèle (on trouve chez Cold Spring ou Manifold quelques talentueux descendants), au point, peut-être, de voir sa singularité menacée. La première dimension de cette réédition des œuvres de Brian Williams / Lustmord est donc d’ordre documentaire et historique. Le style dark ambient a construit ses archétypes en mêlant musique cosmique et musique industrielle et Lustmord est sans doute le premier à avoir marqué d’aussi près l’abstraction ambiante du sceau de l’épouvante et du gigantisme. Ses souffles de créatures abyssales, ses planances mortifères, ses vagues de chaleur dévastatrice, ses échos de chants désolés, sont distribués avec force mais aussi avec assez d’intelligence narrative pour éviter la grandiloquence – ce […]

Lusine icl – Language barrier

Hymenwww.hymen-records.com C’est un signe de maturité de pratiquer l’ascèse, de laisser avant le voyage ses bagages les plus pesants. Jeff McIlwain alias Lusine icl a composé durant des années une musique électronique croisant idm, lounge music, ambient urbain. Rythmes et rutilances empruntés au jazz, à l’électro et au break hop ont cadencé jusqu’à maintenant ses morceaux élégants, tableaux musicaux idéaux d’une architecture urbaine qui, elle, ne peut plus être idéale que dans l’utopie. Musique de rêve donc, accrochée à l’époque et basée dans le solide sillage des expériences rassemblées par Warp dans les années 90. Il faut, pour de tels paysages, apprendre à observer les angles, à flotter dans les courants aériens qui permettent le panorama global, à chevaucher de virtuels courants bleu acier. Ce sont ceux-là, ses véhicules les plus aériens, que Lusine icl favorise aujourd’hui : sa face la plus ambiante. Oui, mais elle fourmille encore d’une vie de crépitements, de percussions, d’ébauches […]

Laporte Jean-François – Soundmatters

23five Incorporated / Metamkinewww.23five.org En véritable compositeur de musique concrète, Jean-François Laporte capte des sons d’engins et les modifie à l’aide d’autres appareils. Mais J.-F. Laporte est également un poète sonore qui a développé une esthétique austère et glacée, d’un genre, est-on généralement tenté de dire, plutôt indépendante de ses sources. Pourtant, celles-ci semblent capitales pour l’artiste, du moins en tant que guides. Le travail de Jean-François Laporte est très peu connu, car il est surtout représenté en festivals. On ne connaît de lui, avant ce disque, que le seul et magnifique Mantra, publié il y a quelques années par Metamkine, qui cristallisait cette beauté glacée de drone épais et tout à fait blanc neige. Cette longue pièce reprise ici avec d’autres a été composée à partir de sons d’un compresseur servant au refroidissement d’une patinoire. Le grain est épais, le rayon torsadé mais rectiligne. Son ‘’arcticité’’ n’a que peu en commun avec celle de […]

Kiritchenko Andrey – Mort aux vaches

Staalplaat www.staalplaat.com De ses quelques alias (Nex, Sidhartha…) et de ses nombreuses collaborations avec des compatriotes ukrainiens ou avec des musiciens américains, anglais, suédois, espagnols…, Andrey Kiritchenko a fait la synthèse et c’est sous son propre nom que sont désormais publiés tous ses disques. On objectera qu’entre une collaboration dronique avec Francisco López, un disque cliqué chez Ad Noiseam et une image de printemps brumeux en guitare acoustique chez Spekk, le panorama est large, mais il est traversé d’un même chemin patient, d’une veine quasi minérale avec les duretés cristallines qui la caractérisent partout. La session Mort aux vaches enregistrée sur la radio néerlandaise VPRO montre le musicien dans le déploiement total de ses tendances musicales, même si l’acoustique de cordes est aujourd’hui prédominante dans ses exercices. Le départ est une naissance fragile de traitements informatiques, travail sur un harmonique en ondulation, glitches sableux mis en bancs, qui, peu à peu, s’épaississant ou reculant, forment […]

Inada Kozo – j[ ]

Sonoris / Metamkinewww.sonoris.org La lettre isolée qui sert à intituler les albums et les morceaux de Kozo Inada n’a sans d’autre sens que celui de la classification, et le quasi anonymat de sa musique laisse à penser que le Japonais souhaite éviter toute correspondance. Que celle-ci naisse durant l’écoute est inévitable mais la métaphore n’est pas imposée et jamais sa musique n’est paysagée. Le minimalisme de ses compositions, associé à un son plutôt aride, laisse peu de marge pour la manœuvre d’imagination, quand le son et son agencement ne sont pas simplement à observer pour leur qualité physique. La nouvelle œuvre de Kozo Inada, qui marque la renaissance du label Sonoris, est un des plus beaux dossiers de son catalogue des constructions minimales. Plusieurs couches de sons, d’extraction symphonique, sont utilisées en boucles, aux ressorts épiques comme sur le premier morceau ou, plus loin, dans un registre clair obscur. Lumière et eau, lumière dans l’eau, […]

Ielasi Giuseppe – August

12k / Metamkinewww.12k.com G. Ielasi n’a réalisé que quatre albums mais ils sont assez riches en détours et en texture pour donner à réfléchir la grande profondeur de son travail. August est un disque en apparence plus linéaire que le précédent, publié par Häpna en 2006, dont la grosseur du grain le plaçait en forme et en fond au carrefour bien fréquenté des musiques concrètes et bourdonnantes. Un carrefour presque identique, comme placé sur un autre plan, parallèle et plus éclairé, est traversé dans August. La guitare comme source, mais aussi l’orgue Hammond, le piano, des ondes radio, des synthétiseurs, et d’autres sons d’origine obscure, constituent le petit orchestre de Ielasi, que Steve Roden et Stephan Mathieu ne renieraient pas. Très vite, la mélancolie de l’automne approchant s’impose à l’album, teinté d’éclaircies dans un ciel nuageux. Le motif d’orgue à trois notes (évoquant puissamment le morceau Untitled de The Cure) courant sur l’ensemble du deuxième […]

Githead – Art pop

Swim / La Baleinewww.swimhq.com La musique de Wire fut d’abord désignée comme « art punk », qualificatif rapide mais qui soulevait la complexité dans la musique d’un groupe participant à l’urgence du brandon musical qui a connu son plus vif rougeoiement à la fin des années 70, tout en jouant avec les luminosités, la tristesse et le minimalisme, la froideur et la plus aristocratique des sécheresses rythmiques. La new wave qui s’ensuivit prit naissance en grande partie dans et avec la musique de Wire. Des années plus tard et de nombreuses expériences en manière d’enrichissement (y compris deux reformations de Wire), Colin Newman a fondé Githead, en compagnie de son épouse Malka Spigel (Minimal Compact) et de Robin Rimbaud (Scanner). Les concerts et leur premier album Profile, avaient montré la recherche d’une formule qui équilibrerait toutes les participations, une musique pop héritière de la mélodie de Wire et du funk froid de Minimal Compact. Max […]

Gintas K – Lengwai / 60 x one minute audio colours of 2kHz sound

Crónica / A-Musik www.cronicaelectronica.org La pulsation minimale, les battements lowercase, cliqués ou soufflés, ont déjà fait l’objet de nombreuses explorations, suivi le chemin de plusieurs définitions. Ceux de Ryoji Ikeda, Pan Sonic, Noto, pour citer les plus connus, font autorité. C’est un territoire qui survit aisément à la techno dont il est en partie la résurgence. Il conserve assez d’abstraction dans le rythme et dans le fluide diffus qui l’entoure pour adopter encore quelques formes singulières. Celles de Gintas K sont très agréables à l’oreille. Il a retenu les leçons des découvreurs (auxquels on peut ajouter Myiase dont les premiers albums sont malheureusement méconnus), eux-mêmes héritiers de Cabaret Voltaire. Il pousse comme eux le paradoxe plus loin que le funk blanc, plus loin que le danse statique, plus loin que la disco plastique, jusqu’aux déhanchements subatomiques. C’est la poétisation chorégraphique des particules élémentaires. Sur fond de fréon marbré, il imprime aux craquements, aux microcompressions, la […]

Formication – Icons for a new religion

Lumberton Trading Company / Differ-Ant www.lumbertontrading.com Pour l’alchimiste, la religion n’était pas à prendre au pied de la lettre et, si certains semblaient la flatter, il leur était diplomatiquement préférable d’agir ainsi en période d’Inquisition. Et les mélanges, la recherche de formules de transmutation, la réduction de la matière à des substances communes permettant la dérive d’un corps à l’autre, ne pouvaient certainement que s’accompagner d’une inspiration mystique sinon cosmique, d’idéales correspondances. Le duo anglais Formication agit à la manière des alchimistes, s’empare des images des conventions musicales et en dessine un amalgame. Les éléments constituants sont appelés depuis diverses régions du vaste territoire électronique ambiant et expérimental. Musique cosmique, ethnofuturisme, électro minimale, musique postindustrielle rituelle, drone, sont précipités dans l’athanor, en quantité mesurée. Chaque morceau s’accommode sur ces territoires d’hybridation, naissant sur un terreau hypnotique et répétitif. Il est impossible d’ignorer la filiation avec Zoviet*France, le bouillonnement minimaliste du rythme apparaissant dans une vague […]

Flint Glass & Telepherique – Information gygabyte

Angle Records www.angle-rec.net La musique de Telepherique est telle un organisme et ses nombreux tissus s’arrangent en enchevêtrement comme les vaisseaux dans le lacis des tendons, les muscles autour de l’os. Chaque disque du groupe allemand est un panorama (comme celle de Contagious Orgasm) dont les tableaux industriels et naturalistes offrent les plus fréquents décors. Parfois, cette riche peinture ambiante s’orne de rythmes, dans le bouillonnement (v=s/t) ou l’hypnose (Paradigma en compagnie de Vromb). La collaboration prévue de longue date avec Flint Glass est, comme la plupart des travaux de Telepherique, construite autour d’un thème directeur que doivent illustrer les morceaux. Ici, c’est de la manière la plus figurative celui de la surcharge d’information. Prenons comme évidence que l’ajout d’un disque à ce monde de données ne rendra pas l’entrelacs moins touffu et que la réflexion peut se développer sans l’œuvre qui n’y contribue qu’en soulignant le problème. Mais d’un point de vue artistique, le […]

Eyeless In Gaza – Summer salt & subway sun

Ambivalent Scalewww.eyelessingaza.com Il n’est pas vraiment aisé de classer la musique d’Eyeless In Gaza, et cette particularité, qui réjouit les deux musiciens Martyn Bates et Peter Becker, est l’effet de leur profonde inventivité plutôt que la poursuite d’une singularité fonctionnant à vide. Pas de surenchère étonnante dans la musique d’Eyeless in Gaza, jamais, mais plutôt l’étonnante luxuriance d’un jardin embrumé. En réécoutant plusieurs des premiers albums, en particulier Pale hands I loved so well, on comprend que si l’esthétique de leur période de conception (le début des années 80) se laisse entendre, elle ne constitue pas l’essentiel de leur couleur. Ainsi en va-t-il des plus magnifiques disques de froideur minimaliste (Eno, The Cure…). L’univers d’EIG se construit de mille formes toujours accordées. Les instruments, nombreux, de l’électrique à l’acoustique, électroniques parfois, les sons concrets et abstraits, forment la matière d’un monde mélancolique jusque dans ses ballades les plus éclairées. La voix de Martyn Bates, éternellement […]

Encomiast – s/t

Lens Recordswww.lensrecords.com Encomiast est un duo américain pratiquant depuis une dizaine d’années une musique dark ambient, à la suite d’Illusion of Safety. Peut-être plus peuplé que celui de Dan Burke, leur univers reflète ainsi la création contemporaine dans ce style, à l’image de celle que l’on peut entendre chez quelques excellentes formations russes comme Cisfinitum ou Staruha Mha. Drone technologique, faisceau gris, mais aussi tintements, échos organiques, bouillonnements… servent d’éléments à l’épaisse concoction musicale. Minimale d’abord, elle révèle une méthode de composition de plus en plus classique, favorisant l’épiphanie mélodique après les instants de bouillonnement élégant, jusqu’à la grâce de l’apesanteur cosmique (magnifique morceau de conclusion Amnios). Les deux s’épanouissent l’un dans l’autre et montrent une instrumentation dépassant le cadre drone industriel, incorporant le piano et quelques sons concrets. La lumière est faible dans ce début de figuration et certaines pièces sont mélancoliques à souhait (Concupere), jusqu’au funèbre (Azazel). Le rythme comme chez Troum croît […]

Della Marina Antonio – Fades

I Dischi Di Angelica / RERwww.aaa-angelica.com Collaborateur de Jgrzinich et de Paulo Raposo, Antonio Della Marina rejoint leurs deux natures bien différentes dans un amour commun de la texture. Ni absolument organique comme le premier, ni totalement manipulateur abstrait comme le second, il est l’oasis de leurs tendances, le point cristallin d’où la lumière émane. Adapté d’une installation où le changement de longueur d’onde de différentes boucles induisait de subtiles variations d’accord, l’album Fades en garde la puissance esthétique malgré l’évacuation de ses contraintes et torsions techniques. C’est heureux, car plusieurs exercices de ce type ne parviennent pas à dépasser leur dimension spectaculaire. Fades est une musique hors du temps semble-t-il, à tel point que l’on hésite à lui faire correspondre un espace précisément dessiné. Les résonances, émanations lumineuses comme nous l’avons précisé, semblent sourdre tantôt de confins spatiaux, tantôt d’une voûte souterraine, comme celle dont le sage mineur que l’on rencontre dans le roman […]

Deupree Taylor – Landing

Room 40 www.room40.org Exceptionnellement, plutôt que de se pencher sur ses mécanismes intimes, il sera plus profitable d’envisager ce disque dans la perspective d’une lente mais sûre mutation des musiques du culte de la résonance. Taylor Deupree lui-même, dirigeant le label 12k, n’est-il pas à considérer comme un chef de file ? Il arrive que l’expédition, surtout si elle se décide vers le lieu le plus aveugle, où plus rien n’est à perdre, dont le retour n’est même pas imaginé, se transforme en son propre but. Quelques années ont suffi pour faire migrer des musiciens aux cultures différentes (industrielle, post rock, electronica) vers un même objectif que le traitement informatique du drone cristallin aide à fédérer. Fuselage pour une aventure cosmique, ondulation sous-marine jouant avec les reflets perçants la surface, les sons de cristal pur ou érodé, lowercase magnifié, se déclinent dans un répertoire bien serré (le projet de robert Hampson ?). La corde de […]

Bass Communion – Loss

Soleilmoonwww.soleilmoon.com Si la disparition d’un être cher est une expérience des plus violente, les jours, les semaines, les mois qui suivent cette perte sont des moments pathétiques de bilan. La perte se réfléchit au double miroir des suggestions passées et des projections avortées. Steven Wilson alias Bass Communion s’est concentré sur ces émanations affectives, sur la postérité du mort dans l’esprit des vivants et sur la trace fantastique que certains imaginent entendre : manifestation vocale sur bande magnétique comme communication post mortem. Wilson s’est déjà exercé à une telle mise en scène sur un précédent album et les appels fantomatiques surgissent ici de loin en loin. Vinyles 78 tours, vibraphone et piano constituent l’essentiel des instruments du disque. Ils laissent filtrer, comme goutte à goutte, de minimales phrases musicales, une distillation de l’affliction. On veille le mort dans un bain de mélancolie comme il se doit, une nappe ocre et fantasmagorique qui déjà appelle le […]

Ab Ovo – Mouvements

Ant-Zenwww.ant-zen.com Le chemin parcouru par Ab Ovo, sur six albums, paraît déjà important, parce qu’il a traversé plusieurs paysages. On se rappelle la rupture opérée après le deuxième disque, Strates, vers une musique plus électronique et plus rythmique. Elle avait profondément marqué l’univers du duo et, sans lui ôter ses qualités organiques, l’avait extrait de sa bulle d’éternité, protégée par les nappes, les samples naturalistes et le piano, pour le séculariser dans un bain électro ambiant à rapprocher de plusieurs productions U-Cover. La liberté de mouvement s’était peut-être parfois faite au détriment de l’apesanteur. Mouvements, c’est précisément le thème choisi par J. Chassagnard et R. Baillet (qui, rappelons-le, composent séparément) pour leur nouvel album que l’on peut entendre comme la réconciliation, ou plutôt la mise en équilibre de deux tendances qui marquent le relief dans leur musique depuis quelques années. Impossible pour eux deux d’ignorer la méditation, impossible non plus de se passer désormais, ou […]

Nimon – Drowning in Good Intentions / Nimon – The King is Dead / Displacer & Nimon – House of the Dying Sun

Ant-Zenwww.ant-zen.comAnt-Zenwww.ant-zen.comHymenwww.hymen-records.com Telle la Lune, la musique de Keef Baker a sa face cachée, son versant obscur. Que la perte successive de ses deux parents ait mené à la composition des deux premiers disques sous le nom de Nimon n’est, à cet égard, pas à négliger. On nous dit que son amour de la musique de Brian Eno et de Christian Fennesz doit aussi être pris en compte. J’ajouterais que tel la Lune, à nouveau, Keef Baker s’est projeté hors la Terre, un pas dans le cosmos. Car, si nous sommes assurés que tous les sons ont été produits avec des cordes de guitares, leur traitement, leur composition, leur allongement, leurs résonances, l’horizon qu’ils déploient, les situent bien plus dans la traîne de ce que l’on a appelé la musique cosmique. On jurerait entendre parfois ces sons de synthétiseurs vintage qui, comme sous les doigts de Klaus Schulze, font voyager entre les étoiles. Quoi qu’il en […]

Thisquietarmy – Bleeding Mess (7’’)

Destructurehttp://www.destructure.org/ Comme Jack Kirby avait créé OMAC (One Man Army Corp), le Canadien Eric Quach s’est inventé le pseudonyme Thisquietarmy. Ayant découvert sa musique sur disque il y a quelques années puis l’ayant retrouvée sur scène en première partie de Nadja, je peux dire qu’il est effectivement à lui seul un arsenal, mais un arsenal d’effets, travaillant assez singulièrement le monde du drone, le colorant de ses irisations new wave et partageant ainsi les densités entre le lourd et l’évanescent sans que leur rencontre se fasse orageuse : les sons de la cold wave et ceux plus lourds d’un metal comme le pratiquent Jesu ou Nadja, et bien sûr les variations shoegaze qui sont désormais si souvent remises au jour. C’est d’ailleurs ce courant qu’Eric Quach a décidé de s’approprier plus particulièrement sur le 45 tours publié par le label français Destructure : une reprise de Slowdive puis une reprise de Radio Dept. Eric Quach […]

Troum – Mare Morphosis (pt. 3 of the Power Romantic trilogy)

Transgredientwww.dronerecords.de What comes with the Power Romantic trilogy (which pt. 1 and 2 are: Mare Idiophonika, Grote Mandrenke) is brooding from the core of Troum’s universe. Relating Troum with strong Romantic tropisms is like sewing an endless canvas. In every musical piece they work, the two musicians BarakaH and Glit[s]ch navigate a vast sea of sound, recalling the Romantic feeling in front of deep landscapes that reflect the very soul, threatening in a voluptuous appeal the observer to dissolve in the totality. Troum’s attraction to the notion of Dissolution is felt every time that the sound waves inflate to shape a luminous drone, every time that the pulsation melts into a magmatic rumbling. And what about the beauty of sadness, celebrated since the days of Maeror Tri… That sea of sound, of profound melancholic drones and waves gets its monument with the Power Romantic trilogy in which Troum show their skill in harmony, but not […]

Muennich/Esposito/Juppiter-Larsen – The Wraiths of Flying A

Firework Edition Recordswww.fireworkeditionrecords.com Trois musiciens spécialistes de l’expérimentation et du bruitisme ont composé, à l’initiative de l’un d’entre eux, Michael Esposito, cet étrange album en hommage aux artistes du cinéma muet tombés dans l’oubli ou dans le scandale avec l’avènement du parlant. Au départ, une visite d’Esposito à l’American Film Studio de Santa Barbara, ville dans laquelle les studios Flying A ont produit de nombreux films muets de 1912 à 1917. La musique, bancale et répétitive, séduisante pour ces mêmes raisons, entend sans doute redonner vie à ces « esprits », ces « spectres », ces « apparitions » qui hantent la mémoire de qui arpentera les studios à la recherche de leurs traces. Deux d’entre ces idoles oubliées sont identifiées : Mary Miles Minter à qui deux morceaux sont consacrés, et Audrey Munson, première femme à avoir tourné nue dans un film non-pornographique, et modèle de nombreux sculpteurs. Ces deux femmes ont également vu […]

Kraken – Untitled

Raubbauwww.raubbau.org Cela débute dans la lumière, puis plonge brusquement dans l’obscurité, mais l’obscurité est peuplée. Faut-il s’étonner d’entendre la musique de Kraken prendre ce tour nocturne, alors qu’il avait préludé dans les abysses (Aquanaut), puis ne s’était laissé happer par la surface que pour succomber aux distorsions des vagues sur le miroitement du réel ? L’échappée surréaliste de l’album Drift est un repère à prendre en compte pour saisir ce nouveau disque, sans titre, qui ne compte pas plus d’indication sur les titres des morceaux, l’origine des images qui l’illustrent – énigmatiques comme la musique et en ce sens absolument pas gratuites (un jeu de cartons sans explication et sans contexte accompagnait déjà Drift). On peut parier qu’il s’agit tout d’abord de perdre l’auditeur, pour un périple psychogéographique complet. Des photos de miliciens africains, d’intérieur empreint de christianisme cheap, de voiture sans doute hors d’usage… où suis-je ? Et dans cette musique, où suis-je également […]

Gintas K – Slow

Baskaruwww.baskaru.com D’où vient qu’une certaine gravité puisse s’insérer dans ce qui paraît léger ? La musique de Gintas K, généralement, se situe à l’avant-garde mais une avant-garde codée, en fait un régiment d’avant-garde et non un corps de francs-tireurs à peine réunis par la forme de leur arsenal. Non, Gintas K fait partie de cette nombreuse famille d’artistes que rallient des labels comme Line, 12k, Spekk, Crónica ou… Baskaru. Une musique où les fontaines d’harmoniques empruntent à la forme purement ambiante une largeur de filin, mais qui se minéralisent au point de se rendre torrentielles, troublées d’accidents numériques, d’échos, de bris de temps, de claudications et de superpositions solides. Gintas K maîtrise à merveille ce répertoire mais son aisance est augmentée, c’est-à-dire, pour être rapide, qu’il se distingue souvent des régiments de post-Fennesz ou de post-Noto. Observons, et rapidement les prérogatives s’inversent ; ce qui troublait, escarpait le flot proto-mélodique prend rapidement le dessus. Les […]

France Jobin – The Illusion of Infinitesimal

Baskaruwww.baskaru.com Je suis prêt à soutenir, aussi paradoxal que cela puisse sembler, que cet album, ou plutôt sa musique, cette expression du fragile aux portes de la perception, cette expérience intime du minimalisme formel et tonal, entretient un rapport serré avec le langage. Je pourrais ne prendre à témoin que la suite numérique qu’offre la liste des trois morceaux : -1/2, 0 et +1. Mais c’est d’autre chose qu’il s’agit. Lorsqu’il est question d’exprimer un sentiment délicat, il arrive que la parole défaille, se fragilise, proche de chuter ou de disparaître. Il convient d’accorder alors son discours à son esprit et plus encore aux rythmes de son corps. Plonger ainsi en soi requiert le don de la microscopie et de la lente navigation. C’est ainsi que vogue France Jobin sur la musique qui est un calme miroitement, sur une surface faiblement fluctuante, soumise à la brise la plus faible. Pourtant, sous l’effet d’un tropisme lunaire, […]

Ben Lukas Boysen – Mother Nature / Ben Lukas Boysen – Gravity

Hymenwww.hymen-records.comAd Noiseamwww.adnoiseam.net Orfèvre du son, Ben Lukas Boysen n’est pas que le concepteur de rutilances ultra-rythmées sous le nom de Hecq, rutilances parfois trop enchevêtrées pour ne pas entraîner la migraine ou pour le moins le ballonnement chez qui, habitué à plus de sobriété, se voit asséner des géométries de breakbeats chromés sans relâche. Mais, répétons-le, Ben Lukas Boysen n’est pas que cet architecte. D’abord parce que Hecq est parfois devenu un lieu qui sans abandonner le rythme l’a distribué avec mesure et variation de densité, ensuite car un album sous le même pseudonyme de Hecq, intitulé Night Falls, avait déjà révélé un amour et un talent indiscutables pour la face nocturne et froide de la musique électronique instrumentale. Je considère même ce disque comme l’ouverture de ce que Lukas Boysen dévoile désormais sous son propre nom. Pour commencer, il faut comprendre cette musique comme hautement romantique, paysagiste, respiratoire, en un mot pictogène. Et les […]

Linda O’Keefe & Slavek Kwi – Collaboration 2009-2012 / Simon Whetham & Slavek Kwi – Exchanges across a Dinner Table / Artificial Memory Trace – Garik Gunak Barlu

Tentacles of Perception RecordingsTentacles of Perception Recordingswww.artificialmemorytrace.comUnfathomlesswww.unfathomless.net On n’a peut-être pas assez, dans chaque approche critique de la musique de Slavek Kwi / Artificial Memory Trace, pris l’angle de sa recherche, suivi le moteur de son travail, à savoir la perception envisagée comme prépondérante dans le rapport que l’esprit entretien avec le réel. Cette perception qui, selon certains neurologues, laisserait une trace biologique dans le système nerveux, un engramme qui témoignerait physiquement du processus d’expérience ou d’apprentissage. Changeons « biologique » par « artificiel », et le projet accordé au pseudonyme prend valeur de manifeste artistique autant que de terrain d’expérimentation. C’est ce qui depuis plus de vingt ans constitue le cœur du travail de Slavek Kwi. Qu’est-ce qu’une trace de mémoire « artificielle » ? La trace physique s’imprimant dans le cerveau (si tant est qu’elle existe) et l’adjonction à cet effet de nanoparticules, appartenant encore au domaine de la science-fiction, il convient d’appréhender […]

Jim Coleman – Trees

Wax&Wanewww.jimcolemanmusic.com On connaît principalement Jim Coleman comme membre du défunt groupe New-yorkais Cop Shoot Cop. Depuis la séparation, il a collaboré avec de nombreux musiciens tels Michael Gira, Mauro Teho Teardo ou encore Jim Fœtus, en compagnie duquel il avait formé le duo Baby Zizanie qui avait, il y a quelques années, enchanté la scène du Lieu Unique à Nantes. Leur belle musique ambiante d’alors aide à comprendre dans quel domaine se joue le premier album solo de Jim Coleman, Trees. Musicien depuis son plus jeune âge, il a appris l’harmonie et la mélodie, qui se complètent ici. On retrouve parmi les musiciens invités Phil Puleo (ex-membre de Cop Shoot Cop lui aussi) et les instruments mis en œuvre sont nombreux : piano, violoncelle, vents, synthétiseur… mais aussi samples de voix. C’est une richesse qui sert souvent le projet de Coleman mais qui, parfois, l’embourbe. Les densités se suivent, de la plus contrainte à d’autres […]

Petr Ferenc & Martin Janíček – Tah / Birds Build Nests Underground – So As

Polí5www.poli5.czLumberton Trading Companywww.lumberton-trading.com Découvrant les premiers disques du duo tchèque Birds Build Nests Underground, on se trouvait en présence d’un épais tissage, non pas tavelé, mais moiré, ce qui n’est pas un travail des plus faciles lorsqu’on procède, comme eux, principalement avec des platines. On connaît de fameux précédents, tels Philip Jeck et Janek Schaefer, qui montrent en chaque endroit de leur œuvre les deux qualités complémentaires du rêve que sont le rebondissement et la fluidité. BBNU a ensuite fait muter sa musique, vers plus de complexité, au détriment parfois de la solidité de la texture. Petr Ferenc, moitié du duo, en s’associant à Martin Janíček, retrouve le bouillonnement ininterrompu des premiers travaux de BBNU. Tah est un disque tournoyant, aux sonorités industrielles et vrombissantes, comme recueillies dans le creux d’une citerne désaffectée et reconvertie en resserre aux métaux déclassés. Diverses densités, de multiples rouilles, s’y côtoient en effet, s’amalgamant en un entrelacs de filins, […]

Kutin – Ivory

Valeot Recordswww.valeot.com A l’obligation de déroulement, la musique oppose parfois les illusions dont personne ne peut lui tenir rigueur ; ne défions-nous pas le temps chaque jour … Quelques-uns ont fait de cette immobilité factice le principe de leur composition, des filins monotones aux motifs répétitifs, des boucles aux dissolutions dans le bourdon. Mais, comme dans le paysage, la disparition des contours peut concilier le panorama déroulant et la brume. C’est le chemin qu’a choisi Peter Kutin, dont la musique naît presque exclusivement des cordes de guitare et de leur traitement informatique. Fennesz a fait école et il est malaisé de se débarrasser d’une telle tutelle, quand même on le voudrait. Le travail de Kutin porte assurément cette marque, autant que celle du pionnier de la lumière sans soleil, Brian Eno. Tous les morceaux d’Ivory sont des aubes (même la première partie du morceau Sombre, qui évolue en délaissant bien évidemment la lumière, chargeant les […]

Artificial Memory Trace – Boto [Encantado] / Artificial Memory Trace – Ultrealith

ini.ituwww.iniitu.netGruenrekorderwww.gruenrekorder.de Peu de musiciens du milieu ont atteint la maîtrise et l’équilibre que montre à chacune de ses (trop rares) publications Slavek Kwi alias Artificial Memory Trace. D’un trait de pensée, on arrive aux œuvres modèles de Francisco López ou de Cédric Peyronnet, sans que celles-ci se ressemblent pour autant, pas plus qu’à celle de Slavek Kwi. Comme thème un lieu ou encore un être, un groupe d’êtres, une activité, enfin quelque chose qui peut se donner pour image non sonore avant même de commencer d’en dévoiler le chant. Voilà comment dès l’abord dessiner le plus simplement le champ commun de ces nombreux musiciens du terrain. Et c’est au cœur de cette même image que prend forme le son. Celui-ci, dans ces œuvres raisonnées, contrairement à celles de field recording pur dont l’intérêt ne peut résider dans le recul artistique, doit se trouver réorganisé, de main de maître, devenir le matériau d’une nouvelle toile sonore, […]

Sonic Area – Music for Ghosts

Ant-Zen / Audiotrauma www.ant-zen.com www.audiotrauma.org Le XXe siècle naissant, avant d’entrer dans l’ère de la tuerie de masse, est encore teinté de décadentisme, et porte le fardeau des paradoxes que le premier siècle du progrès accéléré lui a légués. Le positivisme éclaira ainsi la fin du XIXe, mais il n’est de lumière sans ombre, et de tardifs ersatz du romantisme, cousins désavoués du symbolisme, expriment la peur, l’inconnu, et le goût de l’au-delà. Parmi ceux-là, bien sûr, le spiritisme. Sonic Area a su, a voulu et a su magistralement, donner les impressions qu’une telle richesse symbolique, esthétique, technique produit encore sur nos esprits. Rencontre de deux modernités, l’actuelle mettant ses moyens au service des peintures de sa devancière, Music for Ghosts est comme la réponse électro au splendide Loss de Bass Communion. Mais comme électro est bien limitatif ! Mise en scène cinématographique, couleurs et brillances, travaux de rythmes et de mélodies, cordes, textures recomposées, […]

Human Greed – Dirt on Earth: a pocket of resistance

Omnempathywww.omnempathy.com De loin en loin, la question de l’engagement politique revient dans le champ de la musique abstraite. En quoi une musique dénuée de paroles, de manifeste, peut-elle se charger de représenter un acte de résistance à l’encontre d’une force d’aliénation, d’une politique locale ou globale mettant à mal l’épanouissement de chacun et la sauvegarde des droits de tous ? C’est précisément en partant de cette possibilité de résistance, de la création d’une « poche » (le titre est inspiré par The Shape of a Pocket de l’écrivain John Berger) que Michael Begg a conçu le plus minimaliste de ses disques. Seul ici (on ne trouvera rien du travail avec son collaborateur habituel Deryk Thomas en dehors la reprise du morceau Kitchen Tools qu’ils ont offert il y a quelques mois au CD de Fear Drop 16), Michael Begg poursuit la route mélancolique qui fut esquissée dès les premiers disques de Human Greed mais véritablement […]

Empusae – Symbiosis

Ant-Zenwww.ant-zen.com On le sait, Empusae (alias Sal-Ocin / Nicolas Van Meirhaeghe) vit « en symbiose » avec de nombreux autres musiciens. Gwenn Trémorin (Flint Glass) bien sûr, pour leur duo Tzolk’In, mais aussi In Slaughter Natives et Ah Cama-Sotz qu’il accompagne en live. Empusae, que l’on aurait tort de ranger sans débord dans le tiroir de l’électro solitaire, est un projet étrange, à la musique aussi sournoise que l’insecte prédateur dont il a pris le nom. Car Empusae est un pont, reliant plusieurs contrées du sombre musical. Et Symbiosis est une fenêtre offerte sur les visites rendues. Quatre morceaux sur les six qui composent l’album sont des constructions chantées, et pensées ainsi. En ouverture, une véritable aube, avec comme invités les deux membres d’Ordo Rosarius Equilibrio. Le chant de Tomas Pettersson, secondé par Rose-Marie Larsen, est très reconnaissable, depuis qu’il s’est éloigné de celui de Douglas Pearce. La musique du duo suédois, habile venin croisant […]

Hecq – Avenger / Ben Lukas Boysen – Restive (O.S.T.)

Hymenwww.hymen-records.com On peut ne pas recevoir avec le même bonheur toutes les compositions de Hecq (c’est mon cas), mais on est obligé de lui reconnaître un talent incontestable de metteur en scène sonore, et même de décorateur. Ses sons, toujours élégants, empruntent à la plus grande finesse électro, aux plus raffinés des déploiements de basse, aux plus sophistiquées des constructions rythmiques. C’est bien là que sur certains albums j’oppose ma réserve, l’inflation de moyens déjouant aussi vite le goût qu’un débordement de mets riches sur une table. Mais enfin, il est des disques sur lesquels la retenue du musicien a opéré, presque de bout en bout, en sorte que les brillances n’éblouissent pas, mais éclairent. Avenger n’est pas un album d’une grande sobriété, il faut le reconnaître. Mais dans ses essors sur fondations breakbeat et dubstep, Benny Boysen / Hecq peint plus qu’il ne projette et l’appel aux mélodies entêtantes est toujours contrebalancé par un […]

2kilos & More – kurz vor5

Audiophobwww.audiophob.de On a assez dit combien la richesse d’influences d’Hugues Villette et Séverine Krouch faisait de leur musique non pas un collage, une juxtaposition, mais bien au contraire une pâte aux rubans mêlés, aux subtiles modifications de goût sans heurt pour la cellule sensible. Une intelligence du panorama, la leçon du paysage. C’est cela, sans doute, qui a en partie déterminé leur assimilation à la plus récente incarnation de Von Magnet ; le plaisir d’embrasser la Terre ne souffre pas les frontières. Pour son dernier album, le duo qui se partage « entre trois villes », entre deux pays, malaxe de nouveau l’électrique, l’électronique et l’acoustique, l’instrumental et le vocalisé. De belles trouvailles dans les séquences de basse portent les passages électro dans une boucle de circonstance qui se laisse émerveiller à chaque tour par des motifs en évolution aussi opiniâtre et sinueuse que celle des tiges de lierre ou de liseron lancées vers le […]

Thomas Köner – Novaya Zemlya

Touchwww.touchmusic.org.uk Toute absence est un voyage. Pour tel qui part brièvement et régulièrement, le trajet devient un second foyer et l’éblouissement est limité. Pour tel autre qui clôt la porte de sa maison sans date de retour, un autre passage s’ouvre, et la vie semble recommencer. Celui-ci aura sans doute plus à raconter. L’absence discographique de Thomas Köner aura duré cinq ans, de 2004 à 2009, date à laquelle nous avons eu l’honneur de publier La Barca, le travelogue de ce musicien habitué aux zones les plus froides de la géographie musicale. Un maillage du monde, des points évoqués par les fantômes de voix récoltés en différents points du globe indiqués uniquement par leurs coordonnées, voilà qui répondait à l’exploration de l’impeuplé, voire du non-cartographié (Unerforschtes Gebiet) pratiquée durant les presque vingt ans qui précédaient. De retour du monde, Thomas Köner a replié sa musique dans la contrée polaire dont il a été le plus […]

The Het – You Not Me

Monochrome Visionwww.monochromevision.ru Etrange projet que The Het, autour du musicien russe Valera. Sa musique, souvent proche de ce que l’on nomme par défaut « classicisme moderne », supporterait tout aussi bien l’épithète dark ambient. Il est rare que les épiphanies lumineuses du drone orangé portent la marque si nette de la contamination du sombre, de l’extrêmement sombre. Pour assurer cette charge dirait-on, l’électro industrielle du premier morceau qui, de manière curieuse, se trouve parfaitement appariée à un chant (celui d’Angels Vox Pride) comme en hommage au Sweethome under White Clouds des Virgin Prunes. À bien écouter les drones et les brillances périphériques des pilons, les boucles anamorphosées d’une lumière qui se nourrit tant des effilochages de voix que des traînées de corde, on se prépare au voyage onirique du reste de l’album. Toujours aux portes de la figuration, ce rêve connaît donc ses passages obscurs, comme ses couchants impeuplés. Vagues lourdes ou évanescentes, notes de […]

Mirt – Artificial field recordings

Cat Sun / Monotypewww.catsun.monotyperecords.com Il est question ici de liberté. Par trop de respect, ou de facilité parfois, le musicien (à qui il arrive d’être un autre que le phonographe) s’amourache de ses enregistrements de terrain (field recordings) au point de les laisser intouchés, ou peu s’en faut. Alors, sans distance, il oublie son rôle, son geste. T. Mirt n’a, quant à lui, que celui-ci en tête. Car des field recordings dans ce disque, il n’en a utilisé que très peu, au point de revendiquer leur forme entendue comme « artificielle ». Alors, à la façon des virtuoses naturalistes comme Cédric Peyronnet, il sculpte les sons primordiaux sans les capturer dans le milieu (on pense encore dans cette distribution des rôles à Brian Lavelle). Que donne une telle nature inventée ? Tout d’abord, la nature en musique, est toujours réinventée. Ici elle est crée de toutes pièces, ou plutôt de tous instruments : guitare, trompette, […]

Francisco López – untitled (2010) / Francisco López – untitled #284 / Francisco López & Novi_Sad – Titans / Francisco López & Xabier Erkizia – Elektra Bidasoa

Alone At Last / Monochrome Visionwww.alone-at-last.comCrónicawww.cronicaelectronica.orgGradual Hatewww.gradualhate.infoFernshttp://fernsrecordings.free.fr/ Se plonger dans le son, redécouvrir chaque fois sa nature, accéder à la source ontologique du phénomène sonore, et entrevoir la réalisation d’un autre monde, compris comme une composition mentale à partir des éléments de cette exploration, voilà le cœur de l’œuvre de Francisco López. Pour cela, se débarrasser de tout a priori est un vœu pieux auquel López est toutefois très attaché : condition selon lui de la liberté d’appréciation du phénomène pour lui-même. Pourtant, pas plus l’auditeur que le musicien n’est exempt d’expérience, de sentimentalité, et aussi profond que sonde le son, il remonte toujours une image de l’inconscient. Le double CD untitled (2010 ne déroge pas, pas encore, à cette règle de distance établie par López depuis de nombreuses années, son titre l’atteste, mais pour ce premier CD (double CD) publié par le label russe Alone At Last (branche de Monochrome Vision), Francisco López s’est […]

Saito Koji – Early works / Kent Tankred – There is nothing to attain

Kokeshidskwww.taalem.comFirework Edition Recordswww.fireworkeditionrecords.com Sortir du temps. C’est un défi que la musique assume en toute conscience depuis une petite cinquantaine d’années ; mais il serait trompeur de dire qu’elle n’a pas voulu le relever avant, la basse continue en témoigne, comme tout fredonnement monotone, depuis la nuit de toute musique, en forme le principe et la fin. Mais précisément : comment la musique peut-elle s’affranchir de tout principe et de toute fin, de toute borne et de tout chemin ? Saito Koji est un artiste qui s’est donné pour domaine la musique statique, comme d’autres habitent la peinture monochrome. Accepter de pénétrer son domaine, je veux dire sans laisser un pied à l’extérieur, c’est éviter le déroulement, dans le refus de toute verticalité et horizontalité. Mais simplement vibrer au son de l’harmonique et de la lumière prise dans la fréquence de son déploiement. Fuseau d’orgue peut-être, plus vraisemblablement de corde, réverbération déclinée en couches, les […]

Phil Maggi – Ghost Love

Idiosyncraticswww.idiosyncratics.net Tout amour est assurément fantôme, en ce qu’il fait surgir, le temps de l’effondrement et au même titre que l’art, ce qui en nous ne parle pas, ce qui ne parlait pas. Le traquer, comme toute entreprise nostalgique, est un jeu où le passé est dévoilé sur ce qu’il a de plus présent, de plus éminemment présent, de présent pur. Pour un tel acte de bravoure, Phil Maggi a déjoué le temps ; mais aussi l’espace. Il a rapporté de ses voyages en Europe centrale, en Europe de l’est, des enregistrements, témoignages de traditions qui sont autant de pas, de portes vers ce que le passé réactualisé, filtré, nous montre et que nous ne parvenons pas toujours à saisir dans le présent. Le goût des rythmes, simples et ancestraux serait-on tenté de dire, assure cette permanence. Pour l’image, on songe souvent à Zoviet*France (et l’on sait combien l’Europe centrale représentait une terre de rêve […]

Oureboros – Dreaming in earth, dissolving in light

Ant-Zenwww.ant-zen.com Si les rêveries de la terre, qu’elles soient de volonté ou de repos, ont inspiré tant de poètes, elles peuvent tout autant amener le musicien à s’exprimer, car toute poésie transcendantaliste est liée à sa musique. Dreaming in earth, dissolving in light est l’occasion pour Richard Oddie de retourner aux sombres expérimentations ambiantes postindustrielles du premier album d’Orphx, qui depuis s’est installé sur des terrains presque exclusivement technologiques. Ce sont aussi les retrouvailles musicales avec Aron West, en compagnie de qui Christina Sealey et lui avaient enregistré le premier CD d’Orphx en 1996. L’oureboros ou ouroboros est ce serpent ou dragon légendaire qui symbolise le cycle naturel éternel. C’est le pseudonyme que les deux musiciens ont choisi et il n’est pas déplacé ; les champs de vagues, les nappes, les vents, fluctuent sur un terrain qui ne connaît que peu de relief, et dont le panorama à l’empan semble inchangé au gré de la […]

Attilio Novellino – Through Glass

Valeot Recordswww.valeot.com La mélancolie a toujours à voir avec la source. Attilio Novellino cherche cet « irretrouvable » et, à défaut d’y parvenir, il s’est donné une zone barrière. C’est, métaphoriquement, à travers le verre (through glass) que sa musique se projette. Novellino est de cette école de musiciens qui doivent beaucoup à Fennesz et à Robert Hampson. Ses cordes, ses effets, miment le jaillissement minéralisé d’une cascade lumineuse. Celle-là même que l’infinie mélancolie de ses fontaines d’harmoniques tente de retrouver. Des strates d’opacité, des rubans diaphanes font ce verre une substance vivante, à la lettre : vitreuse. Ce sont de fragiles filins de grésillements, ou au contraire des nappes sableuses de lumière orangée et de solides rayons d’orgue ; et ces lignes dessinent le lent mouvement de flux et reflux. Novellino anime tout un peuple d’événements de cordes, de samples, au loin, très loin, comme à travers cette pâte qui en sépare à jamais. […]

The imaginary Soundscapes : Frédéric Nogray & Stéphane Rives – A way out by knowing smile

Rupturedwww.rupturedonline.com Deux musiciens connus pour leur ancrage dans l’abstraction, voire l’austérité de forme, se rencontrent ici, après l’invitation du label libanais Ruptured : Frédéric Nogray et Stéphane Rives explorent de conserve pour l’un des larsens et les effets appliqués, pour l’autre sa propre discographie et son environnement. Étonnamment, pour tissée dans le filin gris qu’elle reste, la musique du duo se révèle fortement lumineuse et pictogène. Voyons pourquoi. Je prends acte de cette belle réalisation pour nourrir mes propres propositions, je m’appuierai sur le mot soundscapes – paysages sonores – donné dans l’alias que les deux électroacousticiens ont élu pour nommer leur travail commun. Une telle position oblige l’artiste, elle le fait peintre. On pourra assurément me reprocher la candeur avec laquelle je poursuis, mais j’ai l’esprit de système, même lorsque je m‘en défends. Il me semble donc que le mot oblige l’artiste, et que cet appel au paysage, cet appel du paysage, donne l’excitation […]

Yannick Franck – Memorabilia

Silken Tofuwww.silkentofu.org Que souhaite-t-on réellement garder de ses souvenirs, et en quelle mesure la musique peut-elle y aider ? Je crois d’abord, mais c’est sans doute se tromper de sens, je n’hésiterai pas à rebrousser chemin dans un instant, je crois d’abord que, peut-être à un degré moindre que l’odorat mais assez puissamment tout de même, la réécoute d’une musique stimule des images ou des contextes qui ont accompagné sa première découverte, ou un autre passage, pourvu que ladite musique ait pris une part importante, consciente ou non, à l’impression globale. Mais voilà, ce que je crois plus encore, c’est que la musique peut éveiller des sentiments mêlés, apparentés à une mémoire reconstituée, y compris une musique que l’on n’a jusque alors jamais entendue. La musique a ce pouvoir, et plus particulièrement le type de tissage bourdonnant auquel Yannick Franck apporte sa fibre. C’est une musique d’éveil au paysage, un fluide qui, si l’on n’aperçoit […]

Feine Trinkers Bei Pinkels Daheim – Die Legende vom Heiligen Trinkers

Silken Tofuwww.silkentofu.org La matière musicale de Feine Trinkers Bei Pinkels Daheim est des plus fluctuantes, telle le courant du fleuve, elle peut s’étaler en surface ou rouler bord à bord vers le fond. Sur Die Legende vom Heiligen Trinkers, la formation de Jürgen Eberhard ne déroge pas, sa texture ambiante se chavire aux couleurs du ciel, et alors elle regarde vers les bas-fonds, dont la densité est toujours obscure, toujours dark. Le départ de cette belle œuvre ambiante kaléidoscopique se fait dans une sorte d’éveil : la boucle se vêt de faisceaux lumineux, à l’abord timide, qui reçoivent une voix féminine, son souffle, son murmure et son chant. Le rythme, la chaloupe, terminent de préciser l’incursion dans la figuration. Ces troublants équilibres miroitants rappellent à cet endroit de l’album les rutilances de Wild Shores. Mais la houille remonte des profondeurs éclairées, prend forme musicale, s’accole au chant devenu susurration, éloigne la ritournelle d’harmoniques, fait surgir […]

Biosphere – N-Plants

Touchwww.touchmusic.co.uk On a un temps considéré la progression musicale de Geir Jenssen dans Biosphere comme linéaire. Parti de ce que l’on appelait IDM, une techno minimale où germaient les mélodies fantômes et les brillances, il avait peu à peu essoufflé le rythme pour se concentrer sur les ambiances, jusqu’à leur accorder le plan principal, dans une vague d’harmoniques encore métallisés mais toujours brumeux. A ce moment, il pouvait aussi bien recycler Debussy (Shenzou) ou visiter la lune en compagnie de Jules Verne (Autour de la Lune), on ne voyait pas de bifurcation ni de palinodie. Souvent construits autour de concepts précis, les albums de Biosphere peuvent toutefois varier sensiblement dans la distribution des éléments rythmiques, des boucles, des nappes, ou de la mélodie. Pourtant, c’est encore plus de distance que Geir Jenssen a prise pour réaliser N-Plants ; une distance temporelle d’abord qui, à ressusciter les premières amours technoïdes de son alias, puise dans leur […]

Antropik – Lanthanides

Antropik Soundswww.antropiksounds.blogspot.com L’art de la réverbération est devenu depuis quelque temps autre chose qu’un accompagnement et c’est alors, dans un tel champ débarrassé d’événements rythmés et mélodiques, un devoir pour l’explorateur conscient que d’ouvrir un nouveau champ de paysage. Les plans, les perspectives, les strates doivent se déployer, révéler leurs dessins et leurs densités. Antropik, pseudonyme d’un musicien français, a intitulé son album Lanthanides, des corps décrits successivement dans le tableau périodique des éléments, dont le nom veut dire à peu près « rester caché » Il n’est peut-être pas insignifiant de se rappeler qu’on les appelait aussi terres rares. Rester caché : quel est l’outil de dissimulation dans ce travail ? On aurait tort de prendre ce chemin, c’est plutôt l’inverse que le musicien semble avoir parcouru : il a cherché à mettre au jour, à éclairer ce que le réservoir d’encre du vrombissement ambiant peut dissimuler. Les pans entiers de vibrations basses se […]

Marchetti Lionel – Une saison

Monotype Rec.www.monotyperecords.com Les disques de Lionel Marchetti sont relativement nombreux, dispersés sur plusieurs labels, et la plupart du temps publiés plusieurs années après la conception de la pièce ou des pièces qui les composent. Musicalement, d’autres points communs peuvent être repérés, qu’ils soient formels ou structurels. Notamment, des sons tombant comme s’abat la lanière du fouet, lacérant l’air. Ou encore l’élévation par strate, dans un mouvement respiratoire, des constructions qui s’élaborent dans une musique concrète des plus remarquables. Aujourd’hui, le très actif label polonais Monotype Rec. réédite sur un double CD trois des quatre pièces « montagnardes » du musicien lyonnais : La grande vallée, Portrait d’un glacier et Dans la montagne – seule la courte pièce Riss (l’avalanche) ayant été écartée. J’avais déjà eu le plaisir, dans le numéro 13 de Fear Drop, de proposer une progression commentée de ces quatre œuvres de Lionel Marchetti. Le texte, intitulé Portrait de Lionel Marchetti en montagnard, […]

Wyrm – Divination bones / Spiracle – Evestrum

Drone Recordswww.dronerecords.de Ainsi s’achève la série de EP au format 7’’ du label allemand Drone Records, qui fut bien plus qu’une série, plutôt une anthologie en mouvement au même titre que la suite alm du label taâlem. Emblématique par son nom, qui est devenu l’appellation d’un chevauchement de style musicaux, ceux où le son bourdonne, se fixe dans le grondement ou la fragilité d’un rai lumineux, mais toujours suspendu à la paralysie du temps ; emblématique dans la diversité balayée par cent références, cent EP en dix-huit ans, une génération d’artistes du monde entier, exerçant sur un temps limité leur talent du bourdon. De Maeror Tri à Spiracle, la liste est consultable ici ou là, une première sélection d’extraits sur CD a même été proposée il y a quelques années par un label américain. Dans les pages de Fear Drop, l’apport de cette collection a été examiné, et c’est avec émotion que l’on voit se […]

Voice Of Eye – Anthology Two 1992-1996 (2CD)

Transgredientwww.dronerecords.de C’est la première fois que Stefen Knappe publie un autre groupe que le sien, Troum, sur son label Transgredient. Ce choix constitue sans doute, sinon une reconnaissance d’influence, du moins celle d’une proximité assez forte pour être comprise à certains égards comme une communauté de style. Considérer rétrospectivement la musique de Voice Of Eye par cette anthologie, et loin des essais heavenly voices plutôt décevants que le duo américain a récemment tentés, cela permettra se saisir le moment d’apparition (en même temps que chez Maeror Tri, l’incarnation précédente de Troum), d’une musique ambiante qui a assimilé ses influences industrielles d’une part et planantes de l’autre, pour s’inventer un nouveau langage dramatique et paysagiste. Les morceaux de cette deuxième anthologie (la première a été publié par Vinyl On Demand) sont pour la plupart rares ou inédits, ce qui la rend indispensable aux passionnés de Voice Of Eye. On entend, sur cette période charnière du milieu […]

Laurent Pernice et Laurent Perrier – Play piano and sounds

Sound On Probationwww.soundonprobation.com Il y avait un temps où les deux Laurent étaient facilement confondus et, à l’écoute des disques de Nox (dont ils faisaient tous deux partie), on ne savait trop qui faisait quoi. Les années passant, les rencontres de visu ou épistolaires, la fréquentation de leurs musiques solo respectives, permettent de dresser les différences et les points communs des artistes, que l’on retrouve dans ce disque, non de collaboration mais de juxtaposition. Une première écoute, sans attention, pourrait pousser à une confusion des deux univers, et ils en ont joué. Tout d’abord parce que ces univers ne sont pas très éloignés, qu’ils se sont parfois croisés, et que les musiciens ont choisi de travailler sur ce disque autour de sons principalement issus de pianos. Alors, l’un et l’autre font pleuvoir les gouttes, dans la partie la plus aiguë du clavier principalement, s’accordent au mid-tempo, rarement marqué, et laissent dériver les jolis méandres des […]

Netherworld – Over the summit

Glacial Movementswww.glacialmovements.com Je n’ai jamais détesté le tag « isolationism », inventé par Kevin Martin, et décrié par les artistes eux-mêmes qui se trouvaient rassemblés, parfois contre leur gré, sous cette bannière. C’est une réaction bien compréhensible, de ne pas vouloir se trouver limité par un style, que l’on serait censé partager, alors qu’on est si certain de son originalité, de sa singularité, que l’on se considère presque comme une île. Précisément isolé ! Le contour d’une musique ambiante mélancolique, balayant des paysages souvent désolés, ne peut se dessiner que seul, c’est acquis, mais les sons, les impressions, les effets, les tours de force d’une telle musique, appartiennent souvent à un répertoire commun. C’est que le paysage évoqué par la musique ambiante isolationniste, est souvent aride, mais d’une aridité de nuit, de froid. Ainsi, comme paradigme de ce style, l’on trouve la banquise, et la musique qu’on lui imagine. Pour compositeurs modèles, Lull (Mick Harris) […]

Broderick Peter & Machinefabriek – Mort aux vaches

VPRO / Staalplaatwww.staalplaat.com Longtemps, deux chemins se sont déroulés sans se croiser, jusqu’à pourtant parvenir au même point, un lieu de lumière tamisée. La musique de chambre au plus loin départ de l’un, le bouillon de la texture pour l’autre. En étapes du premier, Satie, les minimalistes des années 60, Nyman ; en jalons du second les passages successifs au fredonnement dans la musique ambiante postindustrielle. Il faut naturellement, au risque de briser l’image des progressions parallèles, considérer la musique ambiante de Brian Eno, héritier des premières, précurseur des secondes. La session Mort aux vaches de Peter Broderick & Machinefabriek ne constitue pas leur première collaboration, l’album Blank grey canvas sky avait été publié en 2009. Mais la session radio semble s’écarter de son folk atmosphérique, pour favoriser une abstraction mesurée tout autant qu’une mélancolie de cordes, apparentée à cet oxymore que je ne goûte que peu, le terme « modern classic ». Le Néerlandais […]

Human Greed – Fortress longing

Omnempathy / ICRwww.omnempathy.com Tel l’axolotl qui ne s’agite qu’aux deux points du jour, cette musique inquiète ne semble exister que dans ces moments où la lumière livre combat à l’obscurité. Et si le label la définit comme « night music », cela dépasse le lugubre. Aussi bien, lugubre, elle ne l’est absolument pas. Alors quelle dette à la nuit ou pour le moins au crépuscule la musique de Michael Begg contracte-t-elle ? Collaborateur de Colin Potter, Fovea Hex (on peut parfois entendre planer la présence de Clodagh Simonds) et 48 Cameras, accompagné du peintre (et musicien) Deryk Thomas (à qui l’on doit entre autres les pochettes des albums « aux lapins » de Swans), Michael Begg / Human Greed pose la note à l’endroit de sa naissance, où l’œil éclôt, que la lumière filtre à travers le brouillard d’obscurité primordiale sur le point de s‘évanouir au souvenir, jusqu’au moment fatal des retrouvailles avec la bouche […]

FurudateTetsuo & Olga Magieres – Introduction of « Blue of Noon »

Monotype Rec.www.monotyperecords.com Redire ici combien l’œuvre tout entière de Tetsuo Furudate est dévouée à la littérature occidentale permettra à ceux qui n’en sont pas encore conscients de comprendre le degré d’effacement qu’a atteint ici l’artiste japonais. Ses disques renvoient – et l’intensité de ce reflet est variable selon le travail considéré – l’influence de Maurice Blanchot, Emmanuel Levinas, William Shakespeare, Arthur Schopenhauer, Henry James, Georg Büchner… Depuis qu’il m’avait annoncé travailler sur Le bleu du ciel de Georges Bataille, je m’interrogeai sur le tour qu’allait prendre ainsi sa musique orageuse, dans le mouvement d’un des livres les plus narratifs de ceux qu’il avait investis. La surprise est de taille : les turbulences de Tetsuo Furudate sont, de la même manière que le piano d’Olga Magieres qui l’accompagne ici, des bruits de fond. Ils débutent, tous ensemble, glissements, notes erratiques, drone électrique, pulsation sourde, dans un lointain qui creuse le plan du paysage. La figure absente […]

Empusae & Shinkiro – organic.aural.ornaments. / Tzolk’in – Tonatiuh

Ant-Zenwww.ant-zen.com Il le rappelle, Nicolas Van Meirhaeghe alias Empusae aime mutualiser le processus de création musicale, en compagnie de Flint Glass par exemple (sous le pseudonyme de Tzolk’in, dont nous visiterons plus bas le troisième album), de This Morn’Omina, ou encore en live avec in Slaughter Natives. L’esprit est le même pour le Japonais Shinkiro alias Kodotama, collaborateur de Contagious Orgasm et Hybryds. A deux, habitués au geste commun, ils ont dessiné une musique d’approche, dont les premières respirations sont prises dans le gris, des volutes épais en lente lévitation. Les résonances de cristal les plus graves sont au départ les seules lumières, appelant le feston du roulement, simplement aperçu. Une musique d’apparence linéaire qui suit rapidement la trajectoire circulaire, teintant le gris de brumes d’harmoniques. Mais c’est avec le troisième morceau que l’expressionnisme se révèle ; quand les premiers signes de vie semblaient empruntés à la palette de Lustmord, les images deviennent ici rangées […]

Charles-Éric Charrier – Silver

Experimediawww.experimedia.net L’argent brille moins que l’or, il est peut-être aussi plus sage. Quand des pluies cristallines ont passé, que de belles mélodies sont nées, que les émerveillements ont été chassés, en un mot quand le cinéma du duo Man s’est éteint, Charles- Éric Charrier s’est mué en Oldman, vieil homme vieille main, et s’est logé dans le pli du soir. Le mat – et non le terne – s’y explique comme dans son domaine. Silver, album réalisé à trois, sous la direction de Charles-Éric Charrier, prend soin de l’attente, joue la connaissance du crépuscule dans le train d’un folk d’après la pluie. Les genres peuvent bien s’y trouver collés, poissés de cette eau du ciel : western fantasmé, post-rock, drone craqué, ils s’agrègent et se séparent, se retrouvent, mais surtout laissent la musique rock libre de toute attache au rock. Parlons alors de rock ambiant, de cette poussière d’après le sec, soulevée par les cymbales […]

Bad Sector – Raw data / Final Cut – Ballade de bruits / d’incise – Arpenter / Encomiast – Malpais

taâlemwww.taalem.com La collection « alm », CDs de format 3’’ du label taâlem, est devenue une vitrine des musiques bourdonnantes comparable à la série de 7’’ EP du label allemand Drone Records. Elles ont en commun, telles des anthologies en constante édification, l’adhésion d’artistes les plus représentatifs d’un style abstrait qui se développe aux frontières de la figuration, et ce sur un format relativement court, forçant à la concentration des gestes et des textures. Parmi les derniers CDs sortis, celui de Bad Sector qui a désormais la place d’un maître dans le collège de ces compositeurs. Ses réalisations empruntant autant au dark ambient qu’à la musique industrielle ont pris valeur de modèle, dans leur équilibre et leur lumière, d’un bleu nuit. Raw data pourtant semble orienté, c’est un disque en façon de catalogue, sur lequel les agrégats sonores sont passés en revue, au détriment de l’étirement et de la texture. Le parallèle avec Brume semble […]

Author & Punisher – Drone machines

Heart & Crossbonewww.hcbrecords.com Il arrive que certaines déconstructions permettent de raviver les appareils que l’on croyait éteints, ou moribonds. C’est le cas d’Author & Punisher, pseudonyme de Tristan Shone, un seul homme dont le bruit, la fureur et le rugissement pourraient sortir d’une légion tout entière. D’appareils il sera question, d’un bout à l’autre de la chaîne. Pour aboutir à cette « drone machine », ce monstre industriel métal vintage, il faut à Tristan Shone un arsenal d’objets métalliques, d’ordinateurs, autant que de cordes saturées et compressées. Seul à toutes ces commandes, il donne aussi de la voix d’une manière brûlante qui n’est pas sans rappeler assez souvent le chant d’Al Jourgensen pour les morceaux Thieves ou Burning inside (sur ce qui reste bien l’un des meilleurs sinon le meilleur album de Ministry, The mind is a terrible thing to taste). On reconnaîtra ailleurs, les influences de Godflesh ou des premiers albums de Pitchshifter, voire […]

Wild Shores – Illusion of movement

M-Tronicwww.m-tronic.com Illusion of movement est un album attendu depuis des années, et les morceaux qui le composent ont été enregistrés entre 1996 et 1998. Comment, avec ou sans lui, décrire totalement l’univers de Wild Shores ? Cet album confirme qu’il n’est pas possible de le faire sans scinder la musique du trio en deux grands hémisphères. L’un, ambient et profond, à entendre sur Instant music et Optophonia, et l’autre, bien plus rythmique et lyrique, illustré par Homo habilis et cet album, sorti des abysses, Illusion of movement. Le titre, en lui-même, est à prendre comme la profession de foi de ce collectif d’artistes, dépassant le groupe de musiciens, une maxime renvoyant à la magie du cinéma, et plus encore à celle du fonctionnement de notre vue. Seuls ou en collaboration comme ici avec le complice Servovalve pour la partie Rom, ils ont souvent manœuvré les images dans ce qu’elles ont de plus squelettique, comme pour […]

ultra Milkmaids – Medecine (LP)

Ant-Zenwww.ant-zen.com C’est une plongée aux sources qu’induit cette « medecine », ce « remède », coïncidant avec le quinzième anniversaire d’ultra Milkmaids. Après les plus récentes incursions dans un rock inspiré de Sonic Youth et des Beach Boys, Medecine renoue avec les premières cassettes, les premiers disques chez Noise MuseuM, Drone Records, Staalplaat… Le sceau retrouvé d’une musique ambiante toujours lumineuse, toujours frontalière d’inspirations mélodiques à fredonner sans assurance de leur réelle existence. Pour marquer le pas, les deux frères Jaffiol ont été rejoints par Tamara Goukassova, qui avait déjà apporté son violon à James Plotkin. Le violon donc, indiquant la voie des rayons de lumière voilée filtrant dans le grenier, par les tuiles disjointes ou les hublots économes de chaleur, et dans le même temps les craquements du bois qui travaille, patiemment, plus patiemment que la vie qu’il a déjà vue passer de nombreuses fois et que d’autres générations suivront. Ce remède des ultra […]

Tabata Mitsuru – Mankind spree

Fourth Dimensionwww.fourth-dimension.net Le label nous rappelle que ce musicien japonais (Boredoms, Zeni Geva, Acid Mothers Temple…), excelle aussi bien dans les compositions comprimant le temps que dans celles qui le déploient en myriades d’images psychédéliques. A l’écoute de cette première œuvre solo qu’il m’est donné d’entendre, cette faculté se confirme et je ne tarde pas à tracer des parallèles avec l’œuvre réellement protéiforme qu’est / fut celle de Tuxedomoon, dont la musique se construit d’allongements tout autant que de cristallisations subites. Le jeu de Tabata est varié, large et panoramique et cependant l’ensemble des sept compositions qui constituent l’album fait corps, s’articule en éléments d’un même organisme. Les cordes effondrées, les basses vrombissant dans le terreau d’effets électroniques analogiques, les synthétiseurs, font à eux tous surgir à la vue un cosmos coloré et paradoxalement souterrain, pareil à une révélation de gemmes au fond de la mine. Tout ensemble, Cabaret Voltaire et Hawkwind laissent paraître leur […]

Shoemaker Matt – Tropical amnesia One

Ferns Recordingsfernsrecordings.free.fr/ Lorsque Francisco López a attiré mon attention sur le stage qu’il organise chaque année en forêt amazonienne, j’ai regretté tout à la fois de ne pas être musicien et de ne pouvoir faire le déplacement, pour diverses raisons. Une plongée de plusieurs jours dans un des milieux les plus riches en formes vivantes et, partant, en sources sonores variées, guidée par l’un des plus éminents spécialistes mondiaux du field recording, voilà de quoi faire dériver l’imagination. Matt Shoemaker a réalisé cette expérience, en 2007. Ses notes confirment aussitôt la multiplicité sonore, qui suivait les musiciens jusque dans la nuit, mais elles révèlent aussi un but dans sa composition, que nous allons d’abord examiner. Tropical amnesia one débute et se termine sans être borné par des effets mettant en scène une ouverture ou une fermeture. On se trouve, et pour toute la durée de la pièce, dans le monde sonore qui se prolonge à […]

Phillips Dave – ?

Heart & Crossbonewww.hbcrecords.com Etrange familiarité à l’écoute de cet album. Ou plutôt, deux familiarités, l’une existant entre tous les morceaux du disque, en apparence étrangers, et l’autre entre cet ensemble même et l’auditeur… Dave Phillips, musicien suisse, multiplie les expérimentations dans le domaine abstrait mais aussi dans celui du métal, depuis de nombreuses années en solo (voir par exemple son album sur Groundfault), en formation avec Fear Of God ou Schimpfluch Gruppe, ou en collaboration (avec John Wiese / Bastard Noise ou avec Francisco Meirino alias Phroq entre autres). L’album ? montre donc le geste sûr d’un musicien habitué à plonger et à nager aisément dans les profondeurs du son. Quoique de natures diverses, ses compositions sont toutes nourries de field recordings et / ou du jeu d’instruments classiques (violoncelle, accordéon, piano). Cette première trame, dans un sens et dans l’autre, dessine l’intimité que nous évoquions, claire ou obscure (c’est plutôt cette dernière exposition qui […]

K11 / Pietro Riparbelli & Philippe Petit – The haunting triptych / Philippe Petit & Friends – A scent of Gamambrosia

Boring Machineswww.boringmachines.itAagoo Rec.www.aagoo.com De la production à la composition, de la publication du disque à la fabrication de la musique, il y une mince géographie qui pourtant est à presque tous infranchissable. L’amour de la musique ne suffit pas, il faut aussi ce risque du geste, le goût pour le passage de l’oreille à la matière. Philippe Petit publie les disques des autres depuis tant d’années, sur le label Pandemonium puis sur le label Bip-Hop, qu’il a collectionné les instants musicaux, les siens et quelques milliers d’autres, comme certains multiplieraient les clichés de lieux enchanteurs. Jusqu’au jour où l’envie de fouler ces sols fait partir à son tour. Des cordes, des machines, des platines, et une volonté de partager les émotions musicales de ceux qu’il écoute et respecte : Justin Broadrick, Aidan Baker, Lydia Lunch, Eugene Robinson, James Johnston, et bien d’autres. On ne peut presque plus compter les parutions impliquant Philippe Petit ces derniers […]

Nadja & Troum – Dominium Visurgis

Transgredient Recordswww.dronerecords.de Une telle rencontre était plus que possible – la complicité humaine qui lie les deux duos est profonde –, elle était attendue, et logique. Il faut, pour bien comprendre son fonctionnement, s’attarder sur ce qui fait la communauté de Nadja (L. Buckareff et A. Baker) et Troum (S. Knappe et M. Gitschel), aussi sur ce qui marque les différences sensibles, et la manière dont un terrain mêlé a pu s’élever. Peut-être le recours aux épithètes, encore qu’il ne faille pas trop en user, se montrera utile pour débuter ; le drone, le bourdonnement, habite l’une et l’autre musiques, jusqu’à, comme mot, se trouver intimement associé à Troum dont l’un des deux membres, Stefan Knappe, est depuis de nombreuses années le label-manager du label et distributeur Drone Records. Droniques, bourdonnantes donc, ces musiques le sont assurément, et de manière canonique. Ce n’est pas tout, les deux groupes ont dans leurs influences des musiques industrielles […]

Mudboy – Mort aux vaches / Ignatz – Mort aux vaches

Staalplaatwww.staalplaat.comStaalplaatwww.staalplaat.com L’orgue n’est pas le seul instrument de Mudboy, mais bien le centre de sa musique. Les autres sons, électroniques ou d’origine concrète par exemple, s’y insèrent plus encore qu’ils ne naviguent autour, dans le mouvement d’une calme gravité. L’orgue donc, et la vague douce qu’il pose – des boucles qui traînent la pâte intemporelle de cet instrument ultime –, et la mélange aux évocations rétro-futuristes semées par son utilisation électrisée dans la décennie 70. Ce flux parfois s’apaise comme un enfant ensommeillé après le jeu. Sur cet enregistrement de la série Mort aux vaches pour la radio néerlandaise VPRO, les débuts et les fins de périodes dévoilent, comme le vent sur une plage, les petites ponctuations expérimentales qui scintillent dans toute la musique de Mudboy, qu’elle soit lumineuse ou, en d’autres endroits, nocturnes. C’est qu’elle est, une fois encore, circulaire, et que ses phases évoquent un petit monde et ses saisons, ses nuits et […]

Methadrone – Better living (through chemistry)

ConSouling Soundswww.consouling.be Plus qu’un constat post-moderne désabusé, un tel disque appelle la solution d’équilibre et de cohérence, la fusion attendue de nuances du gris. L’alias est éloquent, le bourdon lourd est au principe de cette formation monocéphale mais parfois étendue à quelques collaborateurs (tel Thierry Arnal de Fragment). Son goût du poids et de la lenteur l’attache immédiatement à ce mont sonore que Godflesh a laissé en legs. Mais il se trouve que celui-ci est de plus en plus régulièrement gravi sur sa face froide. Le succès grandissant de Nadja en témoigne, la pratique post-Godflesh de Broadrick lui-même le confirme. Les fantômes tissés de My Bloody Valentine, The Cure et Cocteau Twins ont été convoqués pour draper la densité. Plus qu’un truc, ce mouvement se montre le plus souvent juste, concrétisant en grande part ce que certains, avec des dosages plus ou moins appuyés d’un côté ou de l’autre, avaient déjà dessiné (The Mark Of […]

Menche Daniel – Blood of the land

Ferns Recordingsfernsrecordings.free.fr/ J’ai eu l’occasion de marquer longuement (Fear Drop 15) la connivence qui existe entre les sons de l’eau et ceux du vent. Ils disent les uns comme les autres l’ontologie musicale ; ensuite ils semblent s’appeler réciproquement, se répondant dans les dynamiques météorologiques, les premiers souvent portés par les seconds. Et en écho de tout cela, ils forment une esquisse du paysage, dans une connivence poétique que les phénomènes naturels leur ont préparée. Ce nouveau disque de Daniel Menche s’insère dans tout cela, composé de sons de vent enregistrés par le musicien américain autour de sa maison à l’occasion de nombreux orages, la plupart accompagnés de précipitations de natures diverses. La pluie, la neige, la grêle, modifient sensiblement le son du vent qui les charrie. Ils sont, au même titre que les sels minéraux dissous dans l’eau, responsables de l’esquisse de sa saveur. Blood of the land débute comme le ferait une capture […]

Lowness – Undertow

Ant-Zenwww.ant-zen.com Aussi étonnant que cela puisse d’abord paraître, ce disque est le travail de Scott Sturgis, alias Converter et sous ce premier pseudonyme, il compose ce qui se fait de plus lourd dans le style électro-industriel, une musique rythmée, rouillée, incandescente et extrêmement dense, non dénuée de finesse, autant que cela se peut dans ce type d’exercice. Le cas de Lowness est sensiblement différent et si Sturgis a eu le temps d’étendre les différentes tonalités de la presse hydraulique dans Converter, ses écoutes et ses influences se révèlent bien plus nombreuses si l’on peut compter sur elles pour commencer de cerner l’album Undertow. Il semble d’abord que, aussi appuyées et condensées soient ses textures dans Converter, il en prend ici le contre-pied, au profit d’ambiances déployées progressivement, de tissages brumeux, poussiéreux et cosmiques. Car si sa musique est bien de ce temps, elle prend assurément racine dans ce que les années 70 et le début […]

Kallabris – Music for very simple objects (10’’)

Substancia Innominatawww.dronerecords.de Le titre n’est pas long à nous informer : le disque se situe dans un territoire qui, loin d’être le règne exclusif de Steve Roden, est pour le moins marqué de ses fréquentes visites. C’est pourquoi, à l’écoute de Music for very simple objects, l’on ne peut se défendre de songer à cette figure tutélaire. Pourtant, la musique de Kallabris diffère notablement en deux points. Tout d’abord la source des sons, toujours identifiés chez Roden – ceux-ci sont empruntés à un objet ou un lieu dont la musique se veut une traduction musicale (comme celle de Ponge faisait entrer les choses exactement dans le monde du langage poétique) – ; à l’inverse chez Kallabris, les field recordings, nombreux, ne sont pas identifiés. Ensuite, d’anonymes ces objets et ces lieux presque sans mémoire deviennent plus libres peut-être et leur mise en scène musicale est effectivement moins ronde que chez Roden. Les instants musicaux variés […]

Holterbach M. & Julia Eckhardt – Do-undo (in G-maze)

Helen Scarsdale Agency www.helenscarsdale.com Aussi près de la dispersion dans l’uniforme que l’artiste puisse se trouver, l’un des ses devoirs est sans doute d’affirmer son énergie vitale, son innervation. C’est jouer avec le feu, comme le papillon à la flamme, se trouver attiré irrésistiblement par la matrice, mais en réaction tout aussi impérieuse au principe d’entropie, rapporter ce que l’on a vu là-bas, s’en faire le poète. Le travail de Julia Eckhardt, dont le laboratoire sonore est basé à Bruxelles, a pris entre autres formes la constitution d’archives d’enregistrements de sons de violons alto dont le point commun est la tonalité : G (soit sol). Transformer les harmoniques de ces cordes, les traiter, distordre leur uniformité, pénétrer dans le fil de l’indifférencié, c’est le travail que s’est assigné Manu Holterbach (dont nous avions particulièrement apprécié le mini-CD Aare Am Marzilibad) en s’emparant de ces archives et en les mêlant à des sons de sa composition […]

Ginormous – The sound of love impermanent

Ant-Zenwww.ant-zen.com Le genre dark ambient gagne, on le sait depuis longtemps, à s’imprégner de diverses humeurs, à se ponctuer de lumière, à intégrer les gestes de l’électroacoustique et du rock. Aujourd’hui, des artistes comme Bryan Konietzko / Ginormous montrent l’inanité de certains cloisonnements, sans pour autant dissoudre leur musique dans une suite improbable d’essais antinomiques. Le plus important est de garder un rythme, une salinité, une signature qui permette en chaque heure du jour et en chaque recoin du paysage de maintenir l’empreinte d’une musique. Dans cette perspective, The sound of love impermanent est certainement le plus audacieux des albums de Ginormous. Il repousse à ce point le genre de l’ambient sombre que la lumière et les formes sont d’un bleu d’après-midi éternel, l’orange et le rose des deux points du jour. Les cordes tout d’abord, dessinent des mélodies tournoyantes, conservant de l’électro qu’elles voisinent une répétitivité qui participe à la permanence des éclairages. Que […]

FurudateTetsuo – Wozzeck

Menstrual Recordingswww.menstrualrecordings.org On sait que Tetsuo Furudate conçoit le plus souvent sa musique comme écho à une œuvre littéraire. Maurice Blanchot tout d’abord, et bien sûr Shakespeare, Schopenhauer (World As Will avec Karkowski), Emmanuel Levinas (Autrement qu’être) et bientôt nous dit-il, Georges Bataille. Ici, c’est Georg Büchner, écrivain, médecin et révolutionnaire allemand du 19e siècle qui a laissé une pièce, Woyzeck, inachevée (Büchner est mort à vingt-quatre ans). Le drame, atteinte à l’existence comme Furudate sait les apprécier, est l’histoire d’un ancien soldat qui tue sa femme par jalousie. Amour et mort liés, passion résolue dans le néant, c’est le fil d’une musique qui depuis quelques années se fait moins ostensiblement et moins rapidement déchaînée, orageuse. Tetsuo Furudate prend la mesure de tous les souffles depuis celui, coupé, où l’accablement se réfugie. L’enregistrement, réalisé au Podewil de Berlin en 2003, suit cette règle, ou plutôt l’inaugure puisqu’il faut considérer son âge. Les pulsations, le drone […]

Dense Vision Shrine – Time lost in oblivion CD + DVD

First Fallen Star / Dark Music Domainwww.firstfallenstar.com On ne dira jamais assez combien le rôle joué par Darrin Verhagen alias Shinjuku Thief a été important dans l’évolution complexe d’une frange du style dark ambient, notamment avec la trilogie des Witch. Sa musique a redéfini l’obscurité musicale dans sa version la plus expressionniste en utilisant de véritables images sonores, non pas des citations, mais des évocations circonstanciées situées à la mince frontière entre abstraction de tissage et déploiement du panorama. Dense Vision Shrine est l’alias de Karsten Hamre qui, comme Verhagen, est resté impressionné par l’esthétique mortifère posée par le label suédois Cold Meat Industry. Toujours pareil au musicien australien, il peint sur le noir, avec le noir, effondre les nappes et libère des éclairages métalliques, profite de la confusion soudaine pour lancer des suggestions néo-classiques, mais aussi de nombreux samples, qui dans un champ désolé, qui dans un bâtiment en ruine, toujours en un temps […]

Delplanque Mathias – Parcelles 1-10 / Delplanque Mathias – Passeports

Bruit Clair Recordswww.bruitclair.comBruit Clair Records / Crónicawww.cronicaelectronica.org Dès l’abord de Parcelles 1-10, il semble qu’un mouvement général anime tous ces sons qui, de natures différentes, de densités antagonistes, de fluidités opposées, s’accordent suivant le même tangage. Les sons d’instruments joués (mélodica, cordes, percussions, accordéon ?) et aussitôt traités, les sons concrets, montrent tous rapidement dans cette musique qui s’obstine à ne pas devenir ambiante, une même propension à la corrosion ou, mieux dit, à l’étirement et au craquement. Il fallait qu’une impulsion les stimulât tous dans un même et long va-et-vient, levant leurs harmoniques et les relâchant, aussi simplement mais prodigieusement qu’une poitrine se soulève et se baisse dans la respiration. Mais aussi qu’un élément, l’eau peut-être – si elle n’est pas entendue directement, son humidité flotte dans toutes les réverbérations, jusqu’à celle du métal qui crépite –, s’infiltrât pour rouiller les articulations. Je ne sais si je trahis de quelconque manière l’esprit que Mathias […]

BVdub – The art of dying alone

Glacial Movementswww.glacialmovements.com Depuis l’isolationnisme dont il a fait son but d’exploration, Alessandro Tedeschi élargit peu à peu l’angle de son label Glacial Movements. Le pôle certes, et le froid, mais plus uniquement les textures ambiantes de Lull, Netherworld, López, Rapoon… Avec le Aqua Dorsa d’Enrico Coniglio et Oophoi, la rutilance du chrome et du clic avait déjà colonisé la glace. C’est chose répétée chez BVdub, alias de Brock van Wey, repéré sur Kompakt, le label de Gas. Comme Gas / W. Voigt, BVdub joint au froid du vent et de la banquise, celui des circuits et des cordes mises en boucles. L’ordinateur revendique son silicium, ses angles et sa digestion de l’acoustique. Après tout, le pôle est un lieu d’absolu, et il devient vite un absolu en soi, une image, un but et, en tant que tel, multiplie les chemins et les méthodes pour l’atteindre. Dans la musique de BVdub, c’est le passage de la […]

Bokanowski Michèle – L’étoile absinthe / Chant d’ombre

Optical Soundwww.optical-sound.com Ce disque a la qualité de publier deux œuvres de la trop rare Michèle Bokanowski, la première ayant déjà été éditée en 2002 par Metamkine, la deuxième étant restée inédite jusqu’à ce jour (mais représentée en public au festival Futura en 2006). L’étoile absinthe, c’est d’abord le désastre déclenché par la trompette du troisième ange dans l’Apocalypse de Jean, « qui tombe sur le tiers des fleuves et sur les sources […] et bien des gens moururent de ces eaux devenues amères. » Après les mots et la peinture, la musique pourrait paraître faible à décrire sa part de la révélation fatale. Je crois au contraire qu’elle est au plus près de la terreur sacrée dont le texte est la plus illustre fructification. C’est ce qu’a compris Michèle Bokanowski, lorsqu’elle répète la tension de corde, libère par instants un mixte de glissando et de voix (semble-t-il), fugace comme le mouvement involontaire du muscle, […]

Materia Aurora – Post night sequences

OPN Records / BKO Mediawww.opn.frwww.bkomedia.fr Après la nuit, avant que le jour ne prenne son tour, il y a ce moment indéfinissable dans le temps, aux frontières aussi floues que les silhouettes qu’elle dévoile et suggère : c’est l’aurore. Le duo parisien Materia Aurora s’est donné pour tâche d’en manifester en musique les lumières étranges (jusqu’à celles du pôle qui réalisent le merveilleux). Pour les inspirer, avant tout Biosphere, à qui ils dédient en partie le disque, mais aussi, on l’entend, Thomas Köner ou Paul Schütze (et ses voix mélangées d’air). Post night sequences est un album aussi varié qu’une telle multiplicité de tutelles peut le laisser imaginer. Et aussi baigné d’une même teinte, pour les mêmes raisons. Tout cela participe de l’adhésion revendiquée à un style, une école pourrait-on dire à présent, tant les musiciens cités définissent des codes communs, dans ce lieu sonore incertain où la grâce et l’harmonie précèdent la mélodie, et […]

Y.E.R.M.O. – Collision zone / Y.E.R.M.O. – From gold falls a bad rain

Idiosyncratics Recordswww.idiosyncratics.netHumpty Dumpty Recordswww.humptydumptyrecords.com La musique de Yannick Franck, pour aussi évanescente qu’elle puisse parfois paraître, a toujours semblé plus proche du cuivre que du silicium, de la terre que du plastique, en un mot bien plus organique que synthétique. Celle qu’il pratique en duo avec Xavier Dubois sous le nom de Y.E.R.M.O. n’échappe pas à ce commentaire et, à l’instar de Troum dans un domaine power romantic, Y.E.R.M.O. est un échange d’ondes de cordes, d’effets, de field recordings. Des pièces qui ne s’agencent pas en pavage ni en strates, mais en une solution que toute métaphore rapprochera tôt ou tard de l’alchimie. Sur l’album Collision zone, on assiste à la transformation au cœur même de l’athanor, où rougeoie un bourdon de guitare, déjà noir de sa combustion mais dont émanent tout d’abord de loin en loin quelques réverbérations cristallisées. Qui a déjà observé un foyer au moment où tout n’est plus que braises, a […]

Winderen Jana – Energy field

Touchwww.touchmusic.org.uk C’est dans le vent et plus encore dans l’eau que Jana Winderen absorbe les formes les plus infimes et les plus diluées des résonances ambiantes. S’agirait-il de retrouver le grain de poussière dans la brise, le sel dans le courant, la fêlure dans la banquise, que l’entreprise ne serait pas plus difficile. Pour Energy field, elle a parcouru les mers boréales, et certains de leurs blocs de glace. Elle a pris sur le vif les sons de l’eau, des poissons, des crustacés, des craquements de la glace. Il y a d’autres musiciens (s’il ne faut qu’un nom ce sera celui de Cédric Peyronnet) qui ont pris sur eux cette nouvelle expression de la poésie, que la géopétique de Kenneth White a appelée de ses vœux : ils composent le chant du lieu (ou du voyage), la strophe sonore (musicale) d’un environnement, à l’aide uniquement des sons qu’il a offerts, comme un plasticien aurait à […]

Wilt – Cemetary road / Dead electroniks

Ad Noiseamwww.adnoiseam.net D’exercice solitaire (James Keeler), Wilt est devenu duo (avec l’arrivée sur l’album précédent de Dan Hall), appuyant l’importance des cordes dans son projet de musique ambiante panoramique. Un panorama qui s’entend d’abord dans la multiplicité des tendances balayées, cosmique, californienne, drone, postindustrielle… Tout naît dans Cemetary road avec une brume soulevée, comme par une respiration, un déploiement et une rétraction de multiples vagues superposées, résonance de cordes et fuselages synthétiques. Leur appariement en écho léger, le souffle, effilochent suffisamment l’atmosphère pour la faire organique. Mais le plus saisissant ici consiste dans l’exercice de perspective qu’opère progressivement le duo. Peu à peu, l’abstrait se peuple, la texture montre ses nœuds, des embryons mélodiques et rythmiques apparaissent, les cordes de basses et de guitare fredonnent ce qui s’écoute alors comme la bande-son d’un monde dont on n’avait d’abord aperçu que les volutes du terrain. Ce « travelling arrière », cet abandon progressif de la microscopie […]

R.Y.N. – Archaic techniques of ecstacy

Equation Recordswww.chronoglide.com/equation.html Le moins à dire du label Equation est que son fondateur, Bill Bailey, a le goût des formules, celles qui restent encore à demi secrètes. Le nom du label, les numéros de catalogue (E=mc…), la figure de Paracelse visible sur les premières références, et de manière plus profonde, la qualité obscure et filandreuse de plusieurs disques comme ceux de Bass Communion, Apse, Aidan Baker… jusqu’à celui de R.Y.N. dont on avait déjà pu entendre un EP publié par Drone Records. Cet album vinyle, Archaic techniques of ecstacy, est plus que virtuellement une plongée dans l’alambic. Sa haute obscurité est celle de la braise qui palpite de rouge sous le noir, un bouillonnement d’après le concassage, un lointain battement d’objets boisés et métalliques semble-t-il, dans un mouvement presque rythmé, s’accordant à cette pulsation évoquée du charbon. A peine calmé, ce feu dense exhale de lourds harmoniques, de remugles de machine à battre, du glissement […]

Rose Ethan – Oaks / Laura Gibson & Ethan Rose – Bridge carols

Baskaruwww.baskaru.comBaskaruwww.baskaru.com Des profondeurs de la mine, certains remontent les gemmes merveilleuses qu’ils y ont ramassées, distribuées selon un ordre qui nous échappe, mais en quoi on devine un schéma d’harmonie naturelle. C’est ainsi que l’on peut entendre les multiples altérations d’un orgue presque centenaire sur l’album Oaks d’Ethan Rose. Des altérations d’un son plein de ses harmoniques, comme des cristallisations, des érosions, des expositions à la lumière ou à l’humidité. En cascades ou en flots, en nuages ou en crépitements, cette musique garde, en dépit de sa minéralisation, toutes les qualités d’un fluide, elle s’écoule, droite ou en méandre, charrie doucement l’image comme l’eau le limon, siffle ou miroite. L’exercice est entendu, il est fréquent dans cette géographie que Christian Fennesz a cartographiée, regroupée sur des labels comme 12k, List ou bien sûr Baskaru. Rien de surprenant, déjà l’erratique de nos années obéit à ses propres règles, mais ceci ne détourne pas le charme des […]

Rapoon – Melancholic songs of the desert

Soleilmoonwww.soleilmoon.com Que Robin Storey ait composé ce disque en réaction à l’intervention anglo-américaine en Irak est évidemment plus qu’un simple détail, mais cela reste un effet de circonstance. Le plus important reste qu’il ait souhaité alors réaffirmer la résistance individuelle et intérieure aux marées politiques. Le mot désert présent dans le titre montre alors une double signification ; si les sables irakiens en ont donné la couleur, la musique détourne vers ceux plus absolus du séjour des anachorètes. Ce retrait dans la solitude et l’aridité, l’exposition qui s’ensuit à l’acédie, cette mélancolie causée par les « démons de midi » qui prennent de langueur l’homme accablé par la chaleur de l’astre au zénith (entendre l’hypnose graduelle du morceau Sun call), ce mouvement n’est pas loin de la musique de Melancholic songs of the desert un album qui, s’il ne se présente pas comme l’un des plus remarquables de sa discographie, se révèle ensuite assez étrange […]

Organum Z’ev – Temporal

Die Stadtwww.diestadtmusik.de Imaginons un instant une forge inversée ; osons-le car aussi immédiatement que la forge appelle l’image de la chaleur, elle convoque celle du berceau de la transmutation. Or, dans la chaîne des changements d’état de la matière, la solidification est l’équivoque de la fusion. À la lettre, c’est ce qui s’est déroulé entre Jackman et Z’ev, alors que Z’ev a d’abord travaillé sur les sources sonores de David Jackman / Organum, durant plusieurs mois, avant que celui-ci ne vienne participer au mixage final. Les lames de drone métalliques sont bien de l’atelier d’Organum, résonant d’un cuivre et d’un argent encore douloureux de la braise, vibrant lentement à l’image de ces mêmes charbons ardents qui, à une certaine température, déploient le ballet pulsatile du rouge et du noir. Les couches de sons, nombreuses, prolongent l’animation comme en ligne de fuite, dans un semi-brouhaha de percussions, de plaques vibrantes, de copeaux de fer, d’exaspération du […]

Ogrob – Ein Geisteskranker als Künstler

Rondawww.ronda-label.com Sébastien Borgo a beau n’être qu’un dans le trio Sun Plexus, son nom en est le plus emblématique. Aussi, lorsqu’on entend ce disque compilant des travaux personnels, on prévoit une décomposition de la rouille, de la dent cassée et du sang caillé. Mais, comme le jeu des organes n’est pas le corps, l’album d’Ogrob / Borgo n’est pas un kit de Sun Plexus. Ce qui n’empêche pas chaque organe d’offrir à l’examen (à l’écoute) l’impression d’un monde à la fois plus modeste et nouveau. Chacune des pièces n’offre pas le même intérêt ; elles diffèrent en technique, en matière, en date de construction. Les deux premières sont parmi les meilleures, où la maîtrise des guitares élève de belles strates d’harmoniques encore très métalliques. On n’est pas longtemps à découvrir les « vices » qui font aussi et peut-être avant tout l’esprit de Sun Plexus. Ainsi dans le morceau Le temple du rock, la réverbération […]

O Yuki Conjugate – OYC 25 (CD + DVD)

Soleilmoonwww.soleilmoon.com Il est impossible de penser la musique ambiante sans l’apport de Brian Eno. Il semble tout autant et rétrospectivement impossible de penser sa branche postindustrielle sans le point de mire que représente l’album Equator d’O Yuki Conjugate. Publié en 1994, produit par Paul Schütze, se laissant observer dans toute sa rotondité comme parfait de forme et de son, il s’entendait et s’entend encore comme un disque clé, marquant l’accomplissement textural, rythmique et mélodique d’une formation rare. Sept disques, quelques pauses, trois incarnations, la lente distillation d’O Yuki Conjugate a passé le marc des premières épopées du rock abstrait, post-Cabaret Voltaire, post-23 Skidoo, pour n’en garder que le fantôme, comme Brian Eno s’était lui-même débarrassé du rock sans en sortir. Pour les vingt-cinq ans du premier concert de la formation, tous les membres des différentes époques se sont trouvés réunis, à l’origine d’un concert, d’un CD et d’un DVD. L’ombre d’Eno, du Quatrième monde de […]

Maeror Tri – Multiple personality disorder / Maeror Tri – Yearning for the secret(s) of nature

Purple Soilpurplesoil@centrum.czEE Tapeswww.eetapes.be Maeror Tri, qui fut le premier laboratoire du duo Troum (et de 1000Schoen), connaît, ainsi que l’a fait remarqué Frans de Waard, un intérêt constant, voire croissant, ceci se vérifiant par le nombre des rééditions CD. Publié il y a bientôt vingt ans Multiple personality disorder était le premier CD du groupe, après sept cassettes. Comme de coutume dans Maeror Tri – et la musique de Troum ne s’est pas tant éloignée de ce principe – l’intérêt porté à l’esprit humain d’une part, à l’indicible et au mystère de la nature d’autre part, guide le thème des compositions qu’on peut alors sans grand écart qualifier de surréalistes. Cette fois c’était sur une forme grave de schizophrénie. Et si la musique ambiante modèle de Maeror Tri, électrique et organique tout ensemble, peut paraître dérangeante à une oreille non préparée, c’est le cas de milliers d’autres disques ! Non, ce qui précise sans doute […]

López Francisco – Amarok

Glacial Movementswww.glacialmovements.com Il faut sans doute un certain talent pour persuader Francisco López de s’écarter de sa ligne de conduite, d’obtenir de lui qu’il se plie à un thème énoncé, à l’intitulation de son disque, à l’illustration de sa pochette, en un mot à encercler son œuvre dans la contingence et à la sortir pour un instant de son absolu revendiqué. C’est ce qu’a réussi Alessandro Tedeschi du label Glacial Movements. Mais sans doute faut-il se garder d’y voir un abandon des principes du musicien espagnol. Sa musique selon lui doit être considérée pour ses simples et uniques qualités sonores. Il espère ainsi rejoindre un absolu de la résonance, une expérience transcendantale inconditionnée par les circonstances ou une quelconque interprétation. Situer, nommer, illustrer, comme c’est le cas ici, forment une série d’actions qui l’éloignent de son but, distraient théoriquement l’écoute. Or, si Amarok est en langage inuit le nom d’un gigantesque loup mythique, si la […]

Fisher Turner Simon – Music from films you should have seen

Optical Soundwww.optical-sound.com A composer tant de musiques de film, Simon Fisher Turner a fait de tous ses disques des repères cinématographiques, mêmes lorsqu’ils n’étaient pas réalisés dans ce but. Sa musique file comme l’image, s’arrête comme elle, respire comme elle, s’emplit et se vide comme elle, laissant le commentaire souvent impuissant à saisir la vivacité des combinaisons d’instruments, des arabesques et des formes (formules) : mieux vaut dans ce cas baisser la garde et écouter à grands yeux. Cet art du mouvement, de la figuration dans une musique instrumentale plutôt abstraite, peu l’ont en définitive poussé à ce point – peut-être Tuxedomoon dont l’ombre s’allonge quelquefois jusqu’à pointer la musique de Simon Turner. A l’évidence, lorsque l’on demande de faire ou de refaire la musique d’un film, elle doit prendre vie sans lui, s’enfler d’humeurs et de mouvements d’organes aussi sensibles que le battement du sang dans les tempes de l’essoufflé aux yeux fermés. Simon […]

Doyle Roger – The ninth set

Die Stadtwww.diestadtmusik.de Compositeur depuis plus de quarante ans, Roger Doyle est lauréat 2007 du prix Magisterium au concours international de musique électroacoustique de Bourges, pour deux des cinq pièces de ce CD, The ninth set, publié par le label allemand Die Stadt. C’est un travail dense et minimaliste à la fois, où le drone s’arrange des nombreux instruments que le musicien irlandais a utilisés ou fait utiliser auparavant. Dans cette mer d’encre, le fil le plus épais est rarement submergé, il appelle le bleu foncé en sa statique, et les plus hautes volutes dénoncent le cas des instruments à vent, jusqu’à l’apparition, la résolution dans un cri, de la vibration du cuivre. Cette coïncidence éphémère du saxophone et de la voix figure exactement la confusion onirique qui, de manière moins spectaculaire, habite, couvre la totalité du paysage de The ninth set. Coupé en cinq « sectors », le disque diffuse la lumière sous la nappe, […]

Diaphane – Samdhya

Ant-Zenwww.ant-zen.comHymen Recordswww.hymen-records.com Les morceaux d’Ab Ovo ont toujours été composés par Jérôme Chassagnard et Régis Baillet séparément, et il était pour ainsi dire impossible de faire le départ entre les travaux de l’un et de l’autre, tant ces musiques, quelle que fût la période (dark ambient, éthérée ou électro), coïncidaient, ou marquaient des reliefs attendus comme ceux que les montagnes décident entre elles. De leur propre point de vue, la coexistence de ces travaux sur un même support, dans un même cadre (l’album), se réalisait dans un tout dépassant la somme des parties, en ce sens que, d’une part le besoin de briller selon la même fréquence que l’autre primait, et que, d’autre part, la « conscience » d’une entité musicale autonome (Ab Ovo) rendait mystérieusement les deux musiciens – toujours selon leurs dires (cf. Fear Drop 12) – serviteurs de cette même entité. Aujourd’hui que le projet est en sommeil, on entend plus clairement […]

Davison Jared – Reveries from the watery wastes 3’’CD

Ginhttp://ginlabel.blogbus.com Il y a, dans ces friches aquatiques, le souvenir actif (la rêverie ?) d’une submersion totale et de son mouvement obscurci, la pratique des chemins abyssaux de Lull, jusqu’au point même où Mick Harris les a remis au jour avec le récent Like a slow river. Et c’est peut-être plus encore dans les extensions sirènes les plus rugissantes de Scorn qu’il faut chercher et entendre l’influence du musicien de Birmingham. Un dark ambient des profondeurs, un écho aux clameurs de Léviathan lancées chez Lustmord, compléteront le tableau des influences criantes. Pour le reste, comme on l’a entendu sur le disque partagé il y a quelques années avec The Infant Cycle, Jared Davison joue avec les quelques diffractions sonores que le peu de lumière pénétrante permet, et une fois passé l’appel scolaire de la corne de brume, la navigation en aveugle se fait tactile, ondoyant au rythme lent et lourd du son de l’eau froide, […]

Brume – The sun // The moon / Brume – After the battle

Elsie And Jackwww.elsieandjack.comEE Tapeswww.eetapes.be A l’heure où Michael Gira ressuscite le cygne, Christian Renou a décidé lui aussi de laisser le naturel le rattraper. Huit ans de filtration, d’abandon de la méthode « cinématographique » au profit d’un courant purifié du plus gros des images (et simultanément de l’inauguration de l’informatique dans sa musique), pour un bilan qu’il juge lui-même avec pessimisme, puisqu’il a décidé de reprendre son pseudonyme de Brume, d’élargir voire de repousser le crible et de laisser couler à nouveau le flot du son imagé. Certes, il ne faut pas s’en étonner, et des travaux parmi les derniers réalisés sous son propre nom, comme « Ex-voto ou Gone with the wound montrent cette réconciliation, ou plutôt cette résignation au lyrisme de la part d’un artiste qui avait cru pouvoir l’écarter » (voir chroniques sur ce site). Pour marquer ce retour revendiqué au collage, à l’insertion picturale dans le magma musical, Christian Renou […]

Aspectee – Morben

First Fallen Starwww.firstfallenstar.com Disons-le, dans la nuée dark ambient, peu de formations peuvent à la fois afficher la tension et l’évocation mélodique de glorieux aînés. C’est un genre qui se dévore facilement lui-même, qui voit sa forme souvent sacrifiée au profit exclusif d’un effet plaqué alors qu’il devrait être induit. L’inquiétude, si c’est bien cela qu’il s’agit de faire naître, doit s’élever en même temps que les images. Il semble que Michael Frenkel / Aspectee a compris tout cela, qui laisse à ses textures l’ondulation et l’horizon. Elles se nourrissent du terrain qu’elles balaient ainsi, et ce n’est pas autrement que se bâtissent les histoires. On n’y raconte rien, mais le bourdon sourd stabilise la nappe comme la voix porte l’imagination. Peu à peu, dans l’abstraction du son fuselé, presque linéaire, la couleur, le relief, éclairent un jour – et il faut bien qu’il y existe un jour pour qu’une musique nocturne produise son effet. […]

Zonk’t – Beat wins you and me

Sound On Probationwww.soundonprobation.com Multiple comme les musiques qu’il aime, celle de Laurent Perrier se décline sur tous les niveaux d’expérimentation qu’il parcourt, d’oreille et de main. Dans Zonk’t par exemple, c’est cette électro dub, down tempo et stupéfiante. Chaque disque en constitue une variation, dessinant dans diverses proportions les silhouettes de Scorn, Coil ou Vladislav Delay. Cette fois, se rapprochant de ses exercices plus arides sous d’autres alias, Laurent Perrier fait sa musique plus sèchement hypnotique encore, renouant peut-être involontairement avec une tradition industrielle qui l’a longtemps accompagné. Le rythme, la pulsation dont il est question dans le titre de l’album, ressemble plus souvent au tambour asséché de quelque maître de galère ou à la métronomique alerte d’un vaisseau en perdition qu’à la boîte chromée attendue. Les sifflements, les feulements de la machine, habillent la cadence de fumées que l’on devine toxiques tant leur chaleur et leur acidité imaginées suivent de près cette impression de […]

Zilverhill – Latent-Active-Descent

Adept Soundwww.adeptsound.net La désolation peut bien être le thème principalement représenté par le duo Zilverhill, il reste que sa musique ouvre un éventail de sensations et de températures beaucoup plus large. Et la complexité de la construction – dark ambient, riutalisme, électro nimbée – constitue donc la partie visible de l’ancrage dans un fonds ambient industriel comme celui de Zoviet*France. Ceci pour le gros de la forme, mais la réalisation est elle aussi plus difficile à catégoriser, qui rend l’écoute plus attentive, plus impliquée encore, car les silhouettes sonores bougent, les nappes filent et craquent, se nourrissent de quelques fragments de voix qui ne constituent sans doute pas la décoration la plus élégante du disque, mais sont, comme sur le morceau Unceasing, grignotées, assimilées, par le flux érodé, affligé d’harmoniques orangés, ajoutant à cette impression cinématographique de l’ensemble de l’album. La densité mouvante l’exile hors du champ abstract ambient traditionnel, qui tend souvent à la […]

Wooden Veil – s/t

Dekorderwww.dekorder.com Déterminer pourquoi des musiques expérimentales ou avant-gardistes font plus souvent appel à la notion de shamanisme constitue le fond d’une enquête à mener. Mais pour l’instant, rassemblons les écoutes et les éventuelles comparaisons. La musique de Wooden Veil est pleinement située dans cette perspective, celle d’une modification profonde de l’être participant et de l’interprétation d’un phénomène. La communication avec les forces d’un autre plan ne sont évidemment plus à l’ordre du jour dans une société athée et rationaliste. Reste la transcendance, l’accès à une modalité d’être essentiellement différente. On a dit, déjà, ailleurs, combien la musique peut porter en elle cette révolution ontologique. L’album de Wooden Veil, collectif d’artistes musiciens – certains ayant travaillé en compagnie de Christoph Heemann, de Merzbow, un autre étant membre de Lustfaust – présente un intérêt certain pour le mouvement du son, un mouvement qui conduit. Stylistiquement, le krautrock y côtoie la no-wave (sa fille), les échos industriels, les […]

van Veldhoven Wouter – Mort aux vaches

Staalplaatwww.staalplaat.com Les influences avouées de Wouter van Veldhoven sont très nombreuses, balayant les noms les plus significatifs de l’electronica accidentée et expérimentale représentée par les labels Spekk et 12k. Pourtant, il manque à mon sens un nom essentiel, au regard duquel la musique de Wouter van Veldhoven s’impose : Steve Roden. Ce n’est pas tant dans la forme – le travail de Wouter van Veldhoven est principalement réalisé à l’aide de magnétophones, de samplers et de claviers – mais essentiellement dans l’esprit et la respiration. On a affaire, en tout cas sur cet enregistrement live effectué pour la radio néerlandaise VPRO, à la douce circularité de sons érodés et fragiles, révélant dans leurs craquelures et leur souffle court, un besoin d’en dire tant et plus vite sur la mélancolie qui accompagne leur faible condition. Certains sons dénoncent la cécité des êtres souterrains ou pélagiques ; au-dessus d’eux mais si peu (comme si chaque strate était […]

UnicaZürn – Temporal bends

uZu Musicwww.myspace.com/unicazurnofficial On a souvent décrit la musique de Coil comme « magique ». Il faudrait sans doute nuancer et préciser « shamanique », en ce sens où peu à peu cette musique se faisait répétitive et décorée, comme pour entrelacer dans une configuration simple d’apparence, des formes, des tensions évoquant une mise en transe, une communication et pour ainsi dire une (dé)possession. La personne même de John Balance se prêtait elle aussi (voire surtout), à une telle comparaison. Stephen Thrower qui a longtemps fait partie de Coil, notamment sur les premiers albums Scatology, Horse rotorvator et Love’s secret domain, s’est ici associé à David Knight, que l’on connaît principalement pour son projet Arrkon. Hautbois et guitare, mêlés dans leur expression du bourdon mélancolique, suffisent à dessiner la nature organique, boisée de leur collaboration. UnicaZürn (d’après le nom de l’artiste allemande proche des Surréalistes) est donc ce duo, augmenté de nombreux instruments joués par les […]

Talbot & Deru – Genus

Ant-Zen / Dear Oh Dearwww.ant-zen.com Cette rencontre entre musique électronique de vibration abstraite et quatuor à cordes peut dans un premier temps sembler très artificielle, quoique tout aussi immédiatement d’une grande beauté. C’est-à-dire que les deux faces sont d’abord très peu perméables l’une à l’autre et s’offrent juxtaposées. L’une, occupant les quatre premières pièces dans une pulsation de vague, reflet de voix et d’orgue, filée comme tissu de lumière, s’ossifie avec l’apparition du rythme minimal, et l’on n’est pas longtemps avant de penser à Dumb Type. Des basses y ondulent, au-dessus desquelles les fantômes de voix miroitent près de la surface. L’autre partie, avec une même grâce, s’exprime par le langage des cordes, dans un quatuor. Les compositions reflètent tout autant le vingtième siècle (Nyman) que le son plus sec et mélancolique des dix-septième (Marais) et dix-huitième (Mozart). Mais c’est aussi plus loin que les respirations s’entendent, dans un soulèvement mélodique et harmonique qui voisine […]

Sum Of R – s/t

Utech Records / Metamkinewww.utechrecords.com Il aurait fallu que les Surréalistes, André Breton en tête, eussent le bonheur d’entendre certaines musiques produites presque cent ans après le premier Manifeste du Surréalisme, dans lequel s’exprimait le projet de mettre en lumière « le fonctionnement réel de la pensée ». Je veux dire que toute analyse et toute plongée au cœur des musiques bourdonnantes est œuvre de synesthésie (le son devient mouvement, couleur, humidité, masse), et se raccorde, de manière plus tendue ou plus lâche, selon les occasions, au projet de Breton. Les réalisations comme celles du trio suisse Sum Of R, procèdent, et il s’agit là de leurs propres termes, de la « construction et de la déconstruction du son de façon à infester et nimber l’intérieur de l’esprit ». On saisit bien la différence dynamique entre les deux démarches, celle-ci se prétendant pour le moins invasive et offensive. Elle n’en est pas moins proche de la […]

Ruhlmann Mathieu – Tsukubai / Funayūrei

Unfathomless / Mystery Seawww.unfathomless.net Faire d’un paysage sonore le reflet d’un paysage tout court est un vieux rêve. Il s’exerce même de manière répétée chez certains musiciens. Le label frère de Mystery Sea, Unfathomless, en a fait son objectif. Pour l’inaugurer, c’est un CD de Mathieu Ruhlmann (qu’on a pu entendre sur les labels taâlem, Spekk, Afe Records…), complété par un CDr. L’un comme l’autre portent une représentation du « Nitobe memorial garden » à Vancouver. Le propre de ce genre de travail est la redéfinition complète du temps. Qu’il figure un déroulement ou, au contraire, qu’il mime l’éternité, il élabore dans son déroulement musical, une temporalité qui est le propre de l’œuvre. Le paysage s’en trouve donc redéfini, au moins autant que par l’absence évidente de tout ce qui ne relève pas de la matière sonore. Si cette dernière remarque est aussi valable pour l’unicité visuelle de la peinture, la musique, répétons-le, a comme […]

Rothkamm – ALT

Baskaruwww.baskaru.com On a emprunté les détails d’un tableau célèbre de Caspar David Friedrich, La mer de glaces (L’épave du Hoffnung), pour construire la pochette du disque de Frank Rothkamm, et s’il faut trouver un lien entre deux œuvres en apparence si étrangères l’une à l’autre, c’est bien dans la considération paysagère de l’événement. Pour l’un le tragique d’un bateau naufragé dans les glaces en tentant de franchir le fameux passage du nord-ouest, pour l’autre le jeu de reflet que cordes et cascades cristallines connaissent dans le filtre des synthétiseurs de Rothkamm. ALT balaie vingt années de compositions, et, de l’ouverture en pulsation d’écho en pleine obscurité aux déploiements d’harmoniques bouclés et d’ébauches mélodiques fracturées et cicatrisées dans le flux de l’épaisseur analogique, l’impression d’un panorama se confirme. Si La mer de glaces est sans doute le plus anguleux des tableaux de Friedrich, montrant bien plus les échardes de banquise que le pauvre navire aux trois […]

[Law-Rah] Collective, The – Solitaire

Raubbauwww.raubbau.orgwww.raubbau.org A l’évidence, il n’y a rien d’anodin, en tout cas de détaché, dans la démarche de Bauke van der Wal, fondateur de The [Law-Rah] Collective, et sa relation à la musique ambiante dépasse de loin l’adhésion esthétique. Qu’il s’agisse d’incarnation, d’isolement, d’inspiration (des thèmes développés explicitement dans de précédentes œuvres), c’est leur lien profond et solide avec la musique que la musique elle-même se charge d’exprimer, ou plutôt, lançons ce mouvement renversant, la musique dans sa puissante expression, révèle ces tensions. S’ensuivent de vastes impressions panoramiques, des vagues d’engloutissement dans la musique, comme ici, dans le disque Solitaire, qui traite, semble-t-il, dans le même temps de la nostalgie et de la subjectivité du souvenir, et l’on sait combien ces deux sentiments sont mêlés. La simplicité, le dénuement de la forme, s’apparente à la primordialité d’une nostalgie absolue, d’un état originel, que seule peut-être la musique est capable de dévoiler. Solitaire, dans son titre, rappelle […]

Black To Comm – Alphabet 1968

Typewww.typerecords.com Il y a de ces musiques qu’une poésie appelle, et tout à l’instant de leur écoute, on cherche laquelle, trouvant que le regard doit s’inverser, remonter vers cette poésie que la musique appelle, qui n’a pas encore de nom, qui se meut en fluides instrumentaux que la seule technologie autorise dans une telle aisance naturaliste : elle les incorpore aux environnements sonores captés ou construits. Le nouvel album de Black To Comm est composé de morceaux traduisant le « souhait d’un monde meilleur ». L’écoute de ce disque chasse tout sourire et remet à l’esprit combien cette perspective devrait être l’affaire de toute intelligence. Pour ma part, je pense que la musique est une façon admirable de débuter une telle réalisation. Chaque morceau de Alphabet 1968 est grêlé d’épiphanies lumineuses qui l’inaugurent ou l’éclairent timidement par le milieu. Les bourdons de cordes, d’orgues, les petits orages lointains, les VERDOIEMENTS que la colline en contre-jour […]

Biomass – Electrozali

Low Impedance Recordingswww.lowimpedance.net D’abord, la vague sans rythme, sans mélodie, mais dans laquelle on devine le ferment électro qui viendra la troubler géométriquement ; on l’imagine sans surprise, car ce son ne porte pas l’étonnement. Mais c’est exactement à l’apparition du mouvement que l’on entrevoit sa singularité : il ondule quand on l’attend anguleux, il souffle le chaud alors qu’on le pense froid comme l’acier. Pour permettre la ductilité dans ce milieu fortement métallisé, les clics hérités de Ryoji Ikeda, et surtout la chaloupe qui miroite. Au risque d’une image convenue et frelatée, on s’arrête sur la position de la musique de Biomass, qui correspond précisément à la situation géographique de son créateur : entre occident et orient, en Grèce. Electrozali intègre tout autant d’instruments traditionnels que de brouillages cliqués. Chacun est pesé, joué avec la respiration qui lui convient, chargé de l’imaginaire musical qu’il appelle par sa forme. Forme de la musique immédiatement, double […]

Bel Thomas – The birds are still the monarchs

Annexiawww.annexia-net.com Ce qui voyage dans ce disque de Thomas Bel, c’est plus que les notes des instruments, plus que accords et les harmonies de l’orgue, des cordes. Car chaque note de ce qui n’est déjà plus (ou alors bien plus que) de l’electronica, résonne dans un paysage dédié dont la patiente distillation de la triste mélodie simple est incrustée entre chaque détail. Pour les reliefs, le souffle du vent, les pépiements des oiseaux, des pluies de percussions assourdies, dont on ne sait décider si elles appartiennent aux field recordings ou à la musique jouée. Et peu importe, car encore une fois c’est le panorama, la paradoxale embrasure du panorama dans le minimalisme, qui est à entendre ici. La voix n’est pas absente, bien que rare, le pseudo silence non plus, pour laisser aux harmoniques le loisir de repeindre le temps qui s’écoule moins vite, alourdi, gorgé de cette pluie qui nimbe l’album. Que cet allongement […]

Big City Orchestra – Eerily

EE Tapeswww.eetapes.be Cette inquiétude posée dans le titre est plus qu’un principe de circonstance dans la musique de Big City Orchestra (EErie comme EE Tapes), car elle gouverne constitutivement toute l’œuvre de ce groupe. Ses créateurs semblent avoir aboli la gravité, l’éclairage soumis au temps, les lois physiques élémentaires qui font de nombreuses compositions abstraites un paysage aux dessins primordiaux. A l’inverse, et ici la réalisation est éloquente, les fluctuations, les obscurités, les variations de sources et leur traitement, établissent ce tissage dans une tradition industrielle, de celle qui n’avait encore rien de forcément bétonné et machiné (machinal), mais plutôt, accordant Dada et le Futurisme, inventait la symphonie des bruits, la mise en lumière de sons déclassés, la découverte d’harmonies dans l’informe. C’est tout autant les plus abstraites explorations de Cabaret Voltaire, de Throbbing Gristle ou, plus tard, d’Illusion Of Safety, que l’errance cosmique des années soixante-dix et le dynamisme de la dépression d’un Varèse, […]

Ahnst Anders – Many ways

Ant-Zenwww.ant-zen.com Il y aurait beaucoup de temps à perdre, en cherchant à savoir si la musique d’Ahnst Anders est ambiante ponctuée de rythmes, ou plutôt électro rythmée dans une version éthérée. Ces questions de styles restent pourtant très pertinentes, si l’on considère les détails les plus ostensibles de l’un et de l’autre : nappes profondes, harmoniques gris, et échos de cascades d’un tempo brisé façon minimal techno. Mais l’album d’Ahnst Anders Many ways est loin de se laisser réduire à ces questions d’habillage. Son premier CD Dialog, publié par Pflichtkauf en 2007, avait déjà cette faculté de séduction et de désorientation. Cela tient sans doute à cette volonté revendiquée d’assimilation des différentes sollicitations sonores du quotidien. C’est pourquoi l’on trouve, environnant les coquetteries technologiques, des enregistrements industriels (trains) ou naturalistes (vent, feu), qui colonisent la silicone comme le neurone sur la puce électronique. Pris dans cette globalité, le projet d’Ahnst Anders montre sur les poussées […]

FurudateTetsuo – Pieces of / FurudateTetsuo – One day an old phantom passed above my head

Menstrual Recordingswww.menstrualrecordings.org Tout le travail de Tetsuo Furudate tourne autour de l’idée de mort, et ce ne sont pas ces deux disques publiés récemment par le label italien Menstrual Recordings qui en perturberont l’orbite. Tout d’abord, une compilation de morceaux épars, Pieces of Tetsuo Furudate, certains live et d’autres enregistrés en studio, montre bien l’ampleur de la respiration du dernier jour, vague de cendres et cris, percussions de fin du monde et distorsion de guitare à la chaleur atomique, vent trop chaud et spasmes symphoniques. Le geste dont on ne sait s’il est d’attaque ou de défense, comme un réflexe, est celui que Tetsuo Furudate privilégie, comme des déflagrations confuses. Mais ce disque est aussi l’endroit où se déploient, plus souvent qu’à l’habitude, des linéarités, jusqu’à la mélodie, orgue, chantonnement, tragédie simple. Le bourdon d’harmoniques mélancoliques n’est pas absent du paysage, lorsque l’énergie se retire, et que l’aube se confond avec un éternel crépuscule. C’est […]

Troum – EALD-GE-STRÉON

Beta-lactam Ring www.blrrecords.com Troum est à ce point d’importance et d’influence sur une scène de musique ambiante sombre, mélancolique et bourdonnante, qu’il ne paraît pas déplacé, cela semble même indispensable, de procéder à l’édition d’une anthologie de morceaux rares. Le label italien Small Voices avait déjà réalisé un recueil de compositions initialement publiées sur des compilations (Symballein), rappelant ainsi que la précédente incarnation des deux musiciens allemands, alors en trio sous le nom de Maeror Tri, avait connu deux albums de même teneur, Meditamentum, I et II. D’où vient que leur musique, avant et pendant Troum, obtienne ce statut de modèle, à regarder, écouter et compiler pour la tenir en point de mire ? Le double album EALD-GE-STRÉON peut aider à comprendre ce phénomène ; épars, les morceaux inédits qui le composent n’ont donc pour identité que celle du groupe, à l’exclusion d’un concept commun et de l’époque de composition. L’essence du groupe s’y révèle […]

Troum / Reutoff – Creatura per creaturam continetur

Ewers Tonkunstindiestate@newmail.ru Dans les morceaux qui constituent Creatura per creaturam continetur, on reconnaîtra particulièrement la façon de Troum, ce qui n’étonne pas lorsqu’on sait que la plupart des sons ont été fournis par Reutoff et que le duo allemand en a non seulement ajouté, mais a procédé seul à leur composition et à leur agencement. Il reste à observer, dans la mesure du possible, ce qui est de la contribution de chacun, et dans quelle mesure la teneur du matériau a su déterminer la construction. Les morceaux débutent dans un quasi-silence, et c’est ensuite comme une patiente naissance de la musique qui montre plus d’obscurité que dans la plupart des travaux récents de Troum développés sur des réverbérations d’harmoniques. Ici, les souffles sombres et froids sont nombreux, exhalent des chants du lointain, de l’éther inexploré. Ils brument un paysage que l’on devine ouvert mais dont on peine à cerner les contours. Des poches se créent, […]

Toy.Bizarre / Cédric Peyronnet – kdi dctb 216 – part 1 / Toy.Bizarre / Cédric Peyronnet – kdi dctb 216 – part 3

Kaonwww.kaon.org C’est l’étude de douze portions d’un mètre carré chacune (douze disques sortiront en un an) que Toy.Bizarre / Cédric Peyronnet propose à l’écoute dans cette première publication fragmentée de son histoire discographique. Les enregistrements d’un correspondant, Jude Anderson, réalisés en Australie dans un jardin à Yarra, sont accompagnés par ses observations notées. Les informations, sonorités et mots écrits, sont assez de matière pour stimuler la peinture sonore : les mots ne dédoublent pas le son, ils en sont le compte-rendu dans un autre mode, la saisie d’un réseau d’événements, de repères, qui aident à formuler, à former, le paysage sonore. Une grande poésie s’élève de ces portions, et c’est l’habitude dans les compositions paysagères de Toy Bizarre. Des rayons s’agrègent, à partir de vibrations basses, de circularités cuivrées : elles s’échauffent et gomment leurs aspérités, leurs saillances, pour partir en fuselage lumineux, tourner dans le bleu. Ailleurs, le crépitement et la brume métallique sont […]

Skare – Solstice city / Aqua Dorsa – Cloud lands

Glacial Movementswww.glacialmovements.comGlacial Movementswww.glacialmovements.com La poétique musicale des pôles, dont Glacial Movements est en train de patiemment publier une manière d’anthologie, prend certainement naissance dans l’œuvre de Thomas Köner. L’influence qu’il a pu avoir (ainsi que Lull / Mick Harris) sur plusieurs artistes de musique ambiante est profonde et féconde. Pour preuve l’album Solstice city de Skare, peut-être la sortie la plus discrète du label, mais tout aussi intéressante que celle des cathédrales que sont Lull, Rapoon, Oophoi et prochainement Thomas Köner lui-même, Francisco López et Paul Schütze. Tous, à leur manière, ont défini le courant froid du drone. Et le trio Skare n’est pas moins inspiré. Solstice city n’évoque pas la glace qui craque, mais plutôt la réfraction de la lumière sur la banquise, une lumière qui porte avec elle tout le panorama de la glace et du ciel. Le long souffle d’harmoniques qui mêle l’orange au bleu dans ce seul lieu de possibilité qu’est […]

Roden, Steve – Ecstasy showered its petals with the full peal of the bells 3’’ CD

Ferns Recordingsfernsrec@numericable.fr Ce n’est pas la première fois que Steve Roden utilise le déploiement d’harmoniques de cloches. En revanche il est plus rare que, comme ici, il en fasse l’unique source de sa pièce, concentration en une courte composition des possibilités d’une clochette donnée à l’artiste lors d’un séjour à Paris. Avant même l’écoute, le format et la démarche replacent en mémoire les trois mini-CD que Steve Roden avait fait paraître sur son propre label il y a un peu plus de dix ans, réalisés respectivement à partir des sons extraits d’une jambe de bois, d’une lampe et d’un fauteuil. L’écriture du poème musical juste, de la signature sonore d’un objet en construction harmonieuse s’est ensuite retrouvée dans l’œuvre de Roden, sinon autour d’un unique objet, du moins dans sa mise en rapport avec d’autres. La clochette est ce retour à la chose unique. A l’image de Francis Ponge dont chaque p(r)oème, chaque étude (ou […]

Rapoon – Dark rivers

Lens Recordshttp://www.lensrecords.com Il est des disques de Rapoon comme de ceux de Troum ou de Nadja, pour citer des contemporains au moins aussi prolifiques : ce sont des marches, des arpentages, dans un monde que certaines structures dénoncent toujours et encore, quel que soit le chemin rythmique ou textural choisi pour l’arpenter. Dans Dark rivers, Robin Storey / Rapoon débute littéralement en eaux troubles, ondulant dans des voix et des étirements effilochés qui s’accordent rapidement à un rythme que l’on n’a pas vu naître, comme quand l’eau roule sur des galets affleurant toujours un peu plus dans le courant. Ce courant réverbère ses propres sons, et capte ceux de la surface, du ciel même, des ondulations lumineuses, des fantômes droniques. Le disque se veut le reflet d’une région du Nord de l’Angleterre, où l’histoire récente a vu le stockage des missiles balistiques intercontinentaux (ICBM), où une histoire plus ancienne a placé la limite de l’empire […]

Pure – Ification

Crónicawww.cronicaelectronica.org Tenter de définir la musique de Pure par un seul mot, un seul « tag », est chose impossible, si ce n’est précisément en acceptant l’épithète « irréductible ». Cherchons pourtant : Pure est dans sa musique un kaléidoscope de l’expérimentation, un jeu de facettes. Ici, il a encore troublé le périmètre en intégrant à sa musique, voire en la bâtissant autour, les participations instrumentales d’autres musiciens. Noise ou isolationniste, crépitant ou franchement rythmique, son travail glisse de ce crissement sans résolution à la vibration affligée que Troum pourraient reconnaître comme leur. Plus que par le système de cordes qui a apparemment servi à l’élaboration des deux premiers morceaux, pris à témoins de cette entrée en matière, il semble y avoir parenté dans le dénuement, ou plutôt dans l’essentiel de l’exécution ; le champ sonore est libre d’espace autour de la trame – pure. Quand même des fioritures intègrent le champ sonore, elles semblent […]

Perrier, Laurent – As far as

Sound On Probationwww.soundonprobation.com Quand il compose pour la danse, Laurent Perrier renoue en quelque sorte avec l’identité musicale de son label Odd Size à ses débuts, un son hérité des expérimentations mêlées de trois décennies, passées par le filtre de la musique industrielle : HNAS, Nurse With Wound, P16 D4, Organum. Le rythme, qui l’a occupé sous toutes ses formes ces dernières années, est ici écarté à la faveur de la texture et de la boucle. As far as, œuvre composée pour le spectacle du même nom, débute dans une pâte organique où les harmoniques de tuyaux s’arrangent avec les craquelures et micro-accidents de leur corrosion. C’est un moment de demi pénombre où, en dépit de la naissance de la boucle, l’impression d’immobilité domine, accentuée par le flou de la bordure effilochée. Les séquences de réverbérations qui assurent la conclusion de cette partie déclenchent la véritable mise en mouvement du disque, où les échantillons de […]

Tonikom – The sniper’s veil

Ant-Zenwww.ant-zen.com Il y a des recettes de bonne fortune, et parmi celles-ci, l’apparition de rythmes électro sur une nappe élégiaque est l’une des plus goûtées, au point de perdre souvent toute saveur. Et pourtant, dans une époque encore proche, dix ou douze ans en arrière, cette méthode promettait de belles émotions : usure de l’effet ou manque de talent des épigones ? Les deux sans doute. Mais à bien guetter, on retrouve de loin en loin le souffle épique, presque intact. The sniper’s veil, deuxième album de Tonikom sur Ant-Zen est la marque de l’une de ces rares réconciliations. Cela tient sans doute tout autant à la qualité de l’introduction qu’à celle de la libération rythmique, ce qui rapidement porte la comparaison avec l’acte amoureux ! En guise de préliminaire le chant nébuleux charge les premières minutes d’intensité sacrée, aidé en cela par les discrets effets de réverbération automnale. La mélodie est doublée par un […]

Nehil, Seth – Flock & tumble

Sonoriswww.sonoris.org Quoi de plus organique et de plus crépitant qu’un disque de Seth Nehil ? Et quoi de plus proche de cette rapide définition que son nouvel album Flock & tumble ? Pourtant, celui-ci se montre assez différent des précédents, tout d’abord plus discret et plus ténu. Le flux de micro-sons qui bourdonnent et pétillent comme étincelles autour du feu, figure d’abord l’unique lueur. Mais elle est vite relayée par celle que des résonances de touches d’ivoire émettent, éphémère comme l’onde que la gouttelette de pluie dessine dans la flaque. De nuit, ou plutôt sous terre, ce minuscule théâtre d’embryologie musicale paraît préparer de plus dramatiques instants. C’est une musique d’inquiétude, car dans ce noir et cet espace, les sons de bois, de métal, de voix, avancent avec circonspection, mais toujours agrègent leurs minuscules allongements selon un schéma qui relève de l’harmonie. Jusqu’au fuseau chantant, d’une unique corde presque tranchante, qui porte et tourne son […]

My Cat Is An Alien – Mort aux vaches / Yellow Swans – Mort aux vaches

Staalplaatwww.staalplaat.comStaalplaatwww.staalplaat.com Publiés simultanément, ces deux Mort aux vaches semblent issus d’un même agrégat, d’une matière qui oscille principalement du rouge orange au brunâtre, couleurs qu’évoquent aussitôt les musiques qui s’y déploient, tant l’absence de forme solide et la distorsion figurent le feu et sa vapeur. Les différences de méthode, de sédimentation, de départ et de bourgeonnement des deux musiques sont en revanche notables. Les Italiens de My Cat Is An Alien ont développé pour cette session enregistrée dans les locaux de la radio néerlandaise VPRO une suite bouclée de vaporisation de cordes et de glitches. Les crépitements d’harmoniques de cordes rejoignent ceux de l’informatique, et cet entrelacs se trouve perlé par les micro-percussions live (lamelles de métal frottées ?). Tout ceci prépare un nuage d’ondulations claires, qui s’amassent en brouillage ; l’intervention de cuivres lointains et sauvages termine de propulser ce moment d’aveuglement dans l’indompté. Ce psychédélisme par condensation s’apparente à une métamorphose, à une […]

Maggi Phil – Blue fields in Paramount

Idiosyncratics Recordswww.idiosyncratics.net Ces champs dans le turquoise de la voûte céleste sont nourris d’émanations, qui s’agrègent en filandres incertaines : la musique de Phil Maggi est nuageuse. Rien n’y est simple, surtout pas la formule qui la compose. Des samples, des boucles, d’emprunts classiques et populaires, mêlés au jeu du musicien, à ses field recordings, et le drone est déjà plus que lui-même. Il part en fuseau avant d’enfanter les passages qui fusent comme une mémoire, sertis toujours dans leur bourdon, ou l’écartant doucement mais le rappelant continuellement, dans l’esprit : fantôme, dégagé de pesanteur, le cœur de cette musique est tout autant à considérer comme un rêve, une échappée de l’esprit incontrôlée, une sortie d’orbite. La technique diffère, mais l’on pense rapidement à Janek Schaefer et à son maître Philip Jeck, pour ce tour où la glaise s’enrichit de ses impuretés, que l’artisan recherche. L’artisanat de Phil Maggi fait que le cercle n’est plus […]

Larvae – Loss leader

Ad Noiseamwww.adnoiseam.net Il arrive que la fusion des tempéraments appelle, pour mieux se reconstruire, leur séparation temporaire. C’est ce que la musique de Larvae laisse entendre sur cet album, scindé en deux parties, comme pour figurer, peut-être, les deux faces d’un album vinyle. Nettement dissociées dans le temps, mais aussi dans le style, les deux moitiés explorent en profondeur les motifs alternés ou fusionnés sur l’album Dead weight. Les quatre premiers morceaux de Loss leader forment le Turning around EP et sont composés en tempo ralenti autour de sons de guitares et d’harmoniques divers, accordés à la chaloupe de rythmiques hop nonchalantes. Jolies et mélancoliques, ces compositions ne semblent pas viser la profondeur (c’est bien le seul reproche à leur faire), mais plutôt se laisser porter par la vague et, dans la boucle laisser naître la mélodie douce amère, de ballade pop sans paroles. Encore incrustée d’électronique, l’atmosphère est proche de celle des disques de […]

La Casa Eric & Cédric Peyronnet – La Creuse

Herbal Internationalwww.herbalinternational.tk La Casa et Peyronnet, Peyronnet et La Casa, ici déshabillés de leurs pseudonymes (Syllyk et Toy Bizarre), peu importe finalement (ou déjà) qui a fait quoi, car c’est aux lieux qu’ils ont d’abord donné la parole. Poétique sonore d’un triangle de paysage, coincé entre Petite Creuse et Grande Creuse, ce disque est, selon les musiciens, tout autant le résultat des couches sonores offertes par le site, que celui des conceptions musicales de chaque artiste – chacun ayant composé la base ou le final, suivant les morceaux. Cela dit, écoutons donc ces lieux, tout le demande : la liste des sons qui les composent est longue, et l’eau et les insectes parmi eux accaparent l’attention. Ce n’est pas tout, le vent parfois, le bois, le grésillement électrique des lignes et de loin en loin des signes d’activités humaines, de transports. J’ai déjà dit souvent combien cette musique, et en particulier celle de Cédric Peyronnet […]

June 11 – Matter is alive

EE Tapeswww.eetapes.be Est-il judicieux de se placer instantanément sous la tutelle d’une figure aussi importante que Brian Eno? L’on risque d’appeler tout aussi immédiatement la comparaison, ou au moins de se placer dans une position vassale. C’est pourtant ce qu’a choisi de faire la formation belge June 11, qui ouvre Matter is alive par la reprise du morceau By this river (que Martin Gore avait déjà réinterprété). Ce morceau, l’un des plus beaux de l’album Before and after science, n’est pourtant pas représentatif de son atmosphère tout entière. C’est une chanson relativement isolée. C’est donc le choix de ce morceau, singulier, doux et mélancolique, que June 11, peut-on penser, a élu comme fronton, plutôt que l’influence plus large d’Eno. Un morceau qui va effectivement marquer l’ambiance de Matter is alive, comme le terrain sur lequel elle coule signe la rivière en chaque endroit de son cours. Plusieurs voix se succèdent, masculines et féminines, sur une […]

Internal Fusion – Tribute to Hastia

Taâlem / Lucioléditionswww.taalem.com/lucioleditions Discrètes, rares et précieuses, les publications d’Internal Fusion ont toujours été marquées par une même source, ce qui ne signifie pas que leur courant reste identique. Cette source, on peut la caractériser par un mélange de textures abstraites, d’ébauches rythmiques à connotation rituelle, des boucles d’instruments divers appariés aux rythmes. La figuration est pourtant plus rare dans la musique d’Eric Latteux / Internal Fusion que dans celle de son ami et collaborateur Jérôme Mauduit / Désaccord Majeur. La cadence y est souvent nimbée, et l’on n’est jamais assuré qu’elle ne fasse pas partie d’un plus vaste plan onirique. En cela, la musique d’Internal Fusion se rapproche des paysages sonores de Robin Storey / Rapoon, et la comparaison a parfois été prononcée. On dit ici qu’Eric Latteux a pris ses distances avec cette relation. On peut aussi constater que sa musique a évolué, et celle de Robin Storey également, toutes deux dans des […]

Headley Greg – 24-carat abnormalities / Headley Greg – Fragments of the Dream Machine

28 Angleswww.28angles.com28 Angleswww.28angles.com Prenons pour témoins du vaste exercice de Greg Headley deux de ses disques récents, 24-carat abnormalities et Fragments of the Dream Machine. Il s’agit pour l’un comme pour l’autre de véritables tissages sonores, accommodant des nappes, des drones, des blocs de sons, des saturations. A lui d’en faire une toile. Le cas de 24-carat abnormalities est le plus lumineux : la plupart des sons utilisés visitent la partie supérieure du spectre sonore, jusqu’à des fragments symphoniques absorbés par le tranquille bouillonnement synthétique. Car il apparaît vite que cette épithète est un sésame pour comprendre le travail de Greg Headley qui, pour aussi moderne que ses compositions puissent se présenter, résonne fortement avec une ambiance cosmique des années 70. Cela semble bien vaste, sur le papier parfois incompatible. Et pourtant on entend là une musique vraiment singulière, qui se distingue parmi celle des faiseurs d’éclats qui peinent parfois à projeter une surface pour […]

Hampson Robert – Vectors

Touch : La Baleinewww.touchmusic.org.uk Au cœur même de son océan – the Main – Robert Hampson avait peu à peu décidé son attention sur les plus petits éléments (Kaon), jusqu’à en faire le plus important de son travail musical et finalement réaliser ses nouvelles œuvres sous son propre nom. Cette démarche, plus qu’anecdotique, marque sa sortie à la fois du rock, mais aussi de la musique ambiante et scelle la bascule dans un monde d’expérimentation savante (Francis Dhomont) dont Vectors est un témoin officiel. Les trois pièces de ce disque ne constituent pas les parties organiques d’un tout pensé comme tel, mais sont trois œuvres en apparence isolées, toutes résultant de commandes pour la France, deux du GRM (Paris) et une du festival Vibrö (Poitiers). Isolées en apparence seulement car au-delà de leur différence que nous allons rapidement balayer, elles montrent un artisanat commun, un travail de plus en plus patient qui rend les travaux […]

Division, The – Mantras

Lens Recordswww.lensrecords.com La musique de The Division est-elle véritablement éloignée de celle de Lab Report ? Les deux alias sont du même musicien, Matt Schultz, et l’on se rappelle les allongements obscurs, distordus, filandreux, encore imprégnés de musique industrielle qu’il déployait dans Lab Report. Ses compositions étaient parfois augmentées de la participation de vocalistes comme Genesis P. Orridge et Lydia Lunch. On le retrouvait également de loin en loin dans au nombre des musiciens de Pigface. En eau trouble, Matthew Schultz a manifestement toujours su trouver sa voie. The Division est tout aussi mystérieux que Lab Report, mais la forme de sa musique est changée : des percussions rares et hypnotiques comme un pouls ralenti, leurs échos métalliques, des circonvolutions de cordes et de flûtes dans la brume, des résonances boisées, des boucles de cuivres évoquant des voix. Un hermétisme rituel et oriental se dessine, mais travaillé à la façon de Zoviet*France, dont le label […]

Dick Nicolas – Une belle journée

(autoproduction)www.myspace.com/nicolasdick Une belle journée, pour se reposer du tumulte, du bruit et du fracas. Guitariste et chanteur du groupe marseillais Kill The Thrill, Nicolas Dick a isolé ses cordes pour quelques plages, loin de leur rock plombé, formule personnalisée dans le sillage de Killing Joke et Big Black. Une belle journée, c’est l’ode en trois morceaux aux allongements de cordes, tels qu’on pourrait les imaginer sortis de séances communes entre Steve Reich et Troum. Une nuée d’arpèges, les effets désirés, et c’est le départ pour un flot proto-mélodique doucement chaloupé et mélancolique, épaissi par les ajouts de séquences, décorant subtilement la dérive avant que les premiers motifs ne s’évanouissent. Etagement de l’intensité, les couches éclosent parfois comme un rayon de soleil qui surgit de derrière un nuage. Toutefois ce soleil est rasant, adapté à l’atmosphère crépusculaire du paysage. Ses rayons orangés sont d’intenses superpositions d’harmoniques, mais sans violence, ondulant légèrement et tremblant à peine lorsqu’elles […]

Dee N Dee – Words

Symbol Muzik / Season Of Mistwww.brennus-music.com Il n’est pas exagéré de considérer que l’influence de Davy Jones Locker sur Dee N Dee a d’une certaine manière été plus forte que celle de Godflesh que l’on a souvent rapportée. Concrètement cela signifie qu’au-delà d’une déclinaison du style industriel-métal auquel le groupe de Calais est resté fidèle, le parti pris de la sécheresse a été suivi, dans une dynamique de secousse rythmique qui a longtemps déshydraté jusqu’aux guitares. Désormais, avec un album complet, Words, Dee N Dee montre un son épaissi, et si les compositions obéissent toujours aux obligations du style, elles ont gagné en appendices. Ce n’est pas trop de parler d’une nouvelle maturité. Les rapidités de la batterie, lorsqu’elles surviennent, ne sont jamais gratuites, et emportent dans leur tumulte un train de cordes saturées déjà surchauffées. C’est d’ailleurs un point récurrent dans les chansons de cet album : elles débutent « au cœur de l’action […]

Cordier Eric & Denis Tricot – Orgue de bois / Cordier Eric & Emmanuel Mieville – Dispositif : Canal Saint-Martin

Prêlewww.prelerecords.comXing Wu / Metamkinewww.metamkine.com La musique, ou en tout cas le travail sonore, d’Eric Cordier ne connaît pas de constante apparente, et peut parcourir les signaux sonores, des plus désordonnées jusqu’aux limites de la naissance mélodique. Mais c’est dans la démarche que l’on pourrait peut-être déterminer l’esprit commun : faire avec le matériau comme les premiers hommes ont fait avec ce qui devait devenir l’outil, tâtonner, jouer, chercher, errer, et parfois trouver. Avec Denis Tricot, Eric Cordier met en place d’immenses structures de bois, circonvolutions que l’on jurerait autophones lorsqu’on les voit photographiées (qui le sont peut-être pourvu que le vent fournisse l’artifice), et qui en réalité deviennent sonores lorsqu’elles sont frottées avec un archet. Le résultat est un concert erratique de grincements, de frottements, de chocs. Les lames de bois, frottées et frappées, résonnent de manière différente selon le geste et l’emplacement, comme tout instrument en somme. Celui-ci, insolite par la taille, l’est aussi […]

Bruyas / Brédif / Wall°ich / Le Boisselier – Emily Dickinson : This world is not conclusion DVD

VOuÏRartitoo.free.fr/vouir L’eschatologie chrétienne d’Emily Dickinson avait cette fraîcheur quasi-païenne qui la rapprochait, à son insu sans doute, de certains poètes romantiques allemands. Ses phrases lancées comme on lance des graines dans le vent éblouissaient souvent dans la beauté du fragment augmenté d’énigme. La préoccupation de la mort, la façon dont le vide consécutif la fascinait – et elle essayait de le combler comme par avance –, ne prenaient que très rarement la forme du mysticisme attendu : au contraire tout pouvait, comme le font supposer les majuscules distribuées parfois sans raison apparente à certains instants de son poème, mériter la révérence que l’on consent au divin. Peut-être tout alors devenait-il attribut du divin, en un éclat saisi par le poème : un moment, une chose, un paysage, un sentiment d’amour. L’étrangeté même de la langue splendide et parfois parcellaire de Dickinson rend sa traduction compliquée. La traduction de Christophe Marchand-Kiss, utilisée dans ce travail multimédia, […]

Biosphere – Wireless – Live at the Arnolfini, Bristol

Touchwww.touchmusic.org.uk Un concert de Biosphere n’est pas entièrement prévisible. Tournera-t-il à l’avantage du rythme ou de la texture, de la matière ou de l’harmonie ? Généralement, un ton se donne, se fixe ensuite pour guider l’heure de performance. Wireless déroge à cette règle que j’ai pu observer, peut-être en raison du caractère très spécial du festival lors duquel il a été représenté, pour les vingt-cinq ans du label Touch. En tant que musique à visée organique (et viser n’est pas atteindre à chaque fois), celle de Geir Jenssen / Biosphere se doit d’assimiler l’ensemble des éléments sonores qui la constituent, afin de dévoiler l’harmonie du corps élaboré. Si les morceaux joués sont pour la plupart des compositions déjà publiées en versions studio sur les albums précédents, leur présentation pour ce concert prend une pli plus ondulant qu’à l’habitude, dans l’esprit de ce corps précisément, dont ils deviennent des organes, comme ils ont été, autrement, ceux […]

Beehatch – Brood

Lens Recordswww.lensrecords.com Mark Spybey et Phil Western ont découvert l’une des formes éveillées du rêve. Ils l’ont mise en action dans leur premier album, et la continuent sur Brood, montrant qu’ils l’ont transformée en formule, qu’ils l’ont élevée. En un mot, cela revient à extraire la figuration de la matière abstraite. Non pas seulement l’évoquer, comme y parvient souvent la musique ambiante, mais bel et bien à mettre en œuvre harmonie, rythme et mélodie dans un bain mouvant de textures tout aussi ductiles. Du bouillonnement s’extrait une éblouissante boucle synthétique, qui porte au ciel, retenue par un chant murmuré ou converti en rugissement monocorde, lointain car attaché au sol voire au sous-sol. Conclusion comme introduction dénoncent le frottement, la vapeur, le voile, le travail et l’inventivité en action. En fait, tout ce surréalisme musical est finalement bien plus proche du Velvet Underground ou de Brian Eno que de Nurse With Wound, et s’enrobe d’instrumentation orientalisante […]

Baker Keef – Pen fifteen (2CD)

Hymen Recordswww.hymen-records.com L’éclectisme musical de Keef Baker l’a déjà mené sur ces terrains colorés où l’acoustique et l’électronique ne sont plus que de pratiques dénominations, sans grand pouvoir de circonscription. Post-jazz, rythmes hop, pluies de mélodies cristallines, contribuent par exemple au fonds d’un de ses précédents enregistrements, Pure language. Le nouvel album, double, se montre sur son deuxième CD Light city, fidèle au tissage habituel de Keef Baker, où se mêlent différentes déclinaisons rythmiques de ses breakbeats et de leurs organes mélodiques. Peu étonnant, mais compact, ce disque concept décline l’electronica appesantie des émules de Black Lung. Bien meilleur que la plupart des derniers disques de David Thrussell, Light city ne sacrifie que rarement à sa colonne rythmique. Le cas du premier CD, Pen fifteen, est plus intéressant encore, où Keef Baker a enrichi le paysage, en particulier d’une dimension rock qui n’apparaissait pas si marquée dans cet univers qu’il fallait bien, faute de mieux, […]

Amesha Spenta – (s/t)

Audiotraumawww.audiotrauma.org Le label parle pour ce disque de « musique électro progressive ». Associer ces deux termes revient presque toujours à évoquer la musique cosmique, mais Amesha Spenta réussit pourtant à bien accorder les deux épithètes dans un autre champ de représentation. L’orientalisme en donne une teinte (comme sur le morceau Prognosis), mais les références sont plus troublées ailleurs. Les percussions se hachent et se saccadent, se noient dans les boucles sorties de la saturation qui, menacées d’effondrement, renaissent miroitantes en promenade de piano. Un monde de grésillements scorniens les entoure, les nimbe et tamise leur lumière qui glisse, éblouit dans les moments de blocage aride, ou bien danse dès que les rappels asiatiques ressurgissent. On ne trouvera pas ici de renouvellement d’une électro instrumentale qui navigue depuis déjà longtemps sur ces codes, mais celle-ci retrouve un peu de la fumée, du chatoiement minéral, de l’allongement d’un rock qui s’était donné comme projet d’assujettir le […]

Alva Noto – Xerrox vol. 2

Raster-Noton / Metamkinewww.raster-noton.netwww.metamkine.com Après l’ancien monde dans le premier volume, celui qui puisait dans la musique classique, le Xerrox vol. 2 d’Alva Noto, explore ce « nouveau monde » de musiques plus libres, de tradition plus récente, mais de gravité parfois tout aussi resplendissante. Les samples qu’il a tirés sont de Sakamoto, S. O’Malley, M. Nyman. C’est dire combien cette frontière entre le classique et le moderne est volontairement floutée ici après avoir été revendiquée, deux des artistes mis à contribution naviguant eux-mêmes aisément sur l’héritage classique pour tracer leurs territoires modernes. Alva Noto est pareil, et il a rejoint depuis quelque temps déjà leur prestige. Il faut dire que sa maîtrise de la majesté dans le simple, dans l’éminemment simple, est en soi un but que peu atteignent avec tant de justesse. Xerrox vol. 2 en est un exemple assez éloquent. Les crépitements de décors, lointains et discrets, s’y montrent rapidement tirés vers l’essentiel […]

2kilos &More – entre3villes

Optical Soundwww.optical-sound.com Entre trois villes, entre autant de courants, qui convergent vers cet îlot. Là, avant de repartir, dissous, ils échangent et mêlent leurs alluvions. 2kilos &More, projet en duo d’Hugues Villette et Séverine Krouch, montre les apports successifs et concomitants des vagues musicales qui l’ont emporté, dans lesquelles il s’est immergé. Car Hugues Villette, aussi loin que l’on puisse y voir, n’a pas assez du rythme, pas assez de la mélodie, pas assez de la texture. Il lui faut tout cela. Batteur fondateur de My Own, batteur d’Osaka Bondage, de l’extraordinaire [1] kilo Of Black Bondage, il s’abreuve de post rock, d’electronica, de dark ambient… assimilant pareillement Labradford et Zoviet*France. Il a su les écouter et recevoir leurs leçons respectives. Îlot donc, nourri de ces riches influences, 2kilos &More s’est montré remarquable dès le premier album, 8floors lower, où se jouant des règles, le duo parcourait l’abstrait en orpailleur pour y découvrir les pépites […]

Von Magnet – Ni prédateur ni proie

Ant-Zen / Jarring Effectswww.jarringeffects.orgwww.ant-zen.com J’aime quand Von Magnet se place, rappelle sa situation paradoxale : campé hors de toute position polarisée. Le titre de ce nouvel album exprime l’une des dimensions de ce funambulisme, le refus de participer au système de compétition organisée entre les êtres, réactualisé par l’ultralibéralisme économique qui travaille à l’ériger en institution dans tous les domaines de la vie. Se défendant de saisir les relations de cette manière, les membres de Von Magnet ont articulé une grande part de leur résistance sous forme d’alternative ouverte. Toujours, les références au nomadisme ont habité leurs titres et leurs compositions. Les racines new wave et industrielles de leurs débuts au milieu des années 80 sont restées solidement plantées, rapidement pénétrées de couleurs que l’on se refusera à qualifier d’exotique parce qu’elles participent de la nature même du projet musical, et non de sa décoration : Espagne, Proche Orient, Europe Centrale… se joignent, s’enchevêtrent, dans […]

Tsé – La ralentie

Optical Sound www.opticalsound.com Le rapport au texte a toujours été important pour Guillaume Ollendorff. Aussi fort que la musique qu’il n’a jamais quittée. A force de la commenter, de la tourner, de s’y plonger, de l’explorer de ses tissus jusqu’à ses rythmes, de ses froideurs jusqu’à ses mélodies, il a bien fallu qu’il la peuple à son tour. Le nom qu’il s’est choisi, Tsé, évoque la maladie du sommeil, et c’est la torpeur du dub froid et de la nappe industrielle qu’il a injectée dès son premier album, Ghostdub, baigné d’une austère lumière grise. Dans son recueil Lointain intérieur, qui figure dans le livre Plume, Henri Michaux a placé l’un de ses écrits poétiques les plus remarqués, La ralentie. Il s’agit comme souvent de suites énigmatiques entre lesquelles on devine une inexplicable sympathie. La ralentie, celle qui dit « je » et « on », prévient d’abord : « on tâte le pouls des choses […]

Tô – Etzama / Jerman Jeph – Metal drift

Césaréwww.cesare.frFissürwww.fissur.com Etzama, c’est un peu Tô « hors les murs », car la musique de Tô était si ancrée à sa terre ; elle avait le goût de terre, on y sentait les matières organiques en profonde reconversion. Etzama, apprend-on, est « composée de captations vibratoires, magnétiques et aériennes, issues de l’installation Test / Tone ». Cette installation est un travail phonographique qui prend pour objet un lieu, la Cartonnerie à Reims, consacré à la diffusion de musiques amplifiées. Les sons captés l’ont été dans l’ensemble du bâtiment, de préférence à travers le filtre des murs. C’est le « résidu » de ces sons qui s’entend ici, fantôme de son qui a traversé la matière. Loin de s’y perdre toujours, il s’en trouve parfois accru, élargi il gagne la densité de la paroi en la faisant toute résonner. Rares sont les échos de voix, plus nombreux sont des drones profonds et vrombissants – jusqu’à l’inquiétude […]

Toy Bizarre & Pierre Redon – Saisons

Aufabwegenwww.aufabwegen.com Les saisons sont trop pleines de couleurs, d’odeurs et de sons pour ne pas se laisser illustrer en de riches images. La figuration est alors difficile à éviter, comme dans la poésie, même pour des artistes qui ont fait de l’abstraction leur domaine d’élection. Mais on sait que pour Cédric Peyronnet, cette apparente absence de forme abrite le bouillonnement et l’écho d’images qui sont rapportées à leur essence, à leur empreinte primordiale. Ainsi, loin d’exclure l’image, elle en exprime la signature, comme hors du langage, qui magnifie en réduisant. Le paysage sonore est vaste, plus vaste encore lorsqu’il n’est pas expressionniste. Mais ici, la tentation est grande et, comme nous l’avons dit, parfois inévitable. Les quatre pièces, une pour chaque saison, sont distribuées à égalité ; les saisons d’équinoxe sont des œuvres solo, les saisons de solstice des pièces de collaborations. Pour le printemps et l’automne, si l’on hasarde l’analogie un plus loin, la […]

Sun Stabbed – (s/t) 7’’

Doubtful Soundswww.doubtfulsounds.info Sun Stabbed est un duo de Grenoble (l’un des musiciens est aussi membre de Nappe), dont la musique est principalement fabriquée de guitares, d’effets et d’objets. Sur le premier morceau de ce vinyle 7’’, De l’ambiance sonore dans une construction plus étendue, les cordes, les résonances, les chocs métalliques, participent, comprend-on, d’un plus large paysage. Imaginons-le puisqu’il englobe ce que l’on entend. Imaginons l’extérieur par la résonance que le son lui fait produire : quand une vague rugit doucement, un accord décharné lui répond. Ils semblent à tous les deux former un curieux appareil, avançant contre sa nature. Les cordes, dans leur puissant mais lointain grincement figurent l’effort de ce qui se tire et se tend : l’évocation du Caspar Brötzmann Massaker est toute proche, jusque dans le lent démembrement final. Sur l’autre face, Toute l’eau de la mer ne pourrait pas… : le tremblement, la percussion sur corde, y figurent une autre […]

Stelzer Howard – Bond inlets

Intransitive Recordings / Metamkinewww.metamkine.com Pourquoi cette profonde mélancolie qui participe à chaque instant du disque de Howard Stelzer, jusque dans les plus abstraits de cette oeuvre très abstraite ? D’où vient cette expression dans une forme si éloignée de l’expressionnisme ? Peut-être – certainement – du regard profondément introspectif que Stelzer a dû porter sur son propre travail pour l’occasion. Artisan de la manipulation de bandes, de field recordings, il restait en profond désaccord avec la forme qu’avait prise l’un de ses précédents disques. A la manière dont on récrit une nouvelle, un livre entier parfois, il a repris ses sources et son projet. Les années, l’esthétique du monde, celle que les yeux perçoivent et celle que les yeux imposent, ont redessiné l’œuvre musicale. Ne connaissant pas le travail original, on ne peut que constater la puissance d’évocation de cette nouvelle version, ce pourquoi il était indispensable, exceptionnellement, d’en rapporter les circonstances d’élaboration. Pour l’essentiel, […]

Skincage – Things fall apart

Spectre Recordswww.spectre.be Composé en des périodes sombres pour son auteur, ce deuxième album de Skincage porte profondes les traces d’une tristesse qui est plus que du désespoir, plus que de l’irritabilité. C’est un état de grisaille qui prend sa teinte d’un tempérament, à la façon de ces bibelots annonçant la pluie. Comme eux, il arrive qu’il se garde de reprendre les couleurs de l’été, impressionné à vie. Things fall apart est donc un disque de l’effondrement plutôt que d’un effondrement. Nulle anecdote ne vient alourdir la musique qui se décline sur sa propre matière. Gris de chauffe, souffles planant bien longtemps encore après leur propulsion, voyage stéréophonique de percussions amollies comme ultime écho d’une machinerie qui rend infiniment son dernier mouvement, mourant de son propre poids. Plus loin, l’affaissement de ces masses d’acier crée amoncellement et le volume enfle, portant presque à croire que la vitalité pourrait renaître. Mais ce n’est que sursaut, et le […]

V / A – Sacral symphony

EE Tapeswww.eetapes.be Des nombreuses séries de compilations qui ont été publiées par le label EE Tapes (Ambient intimacy, Walls are whispering, Table for 6 : all quiet?…), aucune n’a, en dépit la beauté de la plupart des compositions, jamais été pensée avec une telle cohérence interne. Cette nouvelle série (mais s’agit-il vraiment du départ d’une série ?), se pose autour du thème du sacré (et, en filigrane, de la Russie !), illustré par des sons pleins, des fixations épaisses d’harmoniques. Dans ces conditions, la présence d’anciens membres de Maeror Tri était plus qu’attendue. Ainsi, le disque s’ouvre avec une longue pièce de 1000 Schoen et se poursuit avec une autre par Troum. 1000 Schoen alias Helge Siehl fait naître, à la façon dont procédaient Tangerine Dream et Klaus Schulze, une sorte de mantra issu de sons effilochés qui s’assemblent peu à peu en fuseau. Ce sont des cordes, des orgues, de petites lumières métalliques qui, […]

Pateras Baxter Brown – Live at l’Usine

Cave 12 – Metamkinewww.metamkine.com De la percussion comme forêt : Anthony Pateras, au piano préparé, ici en trio avec Sean Baxter (batterie) et David Brown (guitare préparée), et c’est l’éveil printanier d’une sylve de frappes, de roulements, de martèlements, de cascades. Les trois instruments communiquent dans cette improvisation live et forment dans le jeu de réponses de leurs doux roulements une sorte de terreau. Et parfois il se fait moins dense, entendre qu’il se désagrège pour laisser place l’espace de quelques instants à l’un des trois instruments : c’est la préséance consentie (préparée) à l’un d’entre eux par les deux autres. Alors, celui qui s’élève est comme serti d’une feuillée d’harmoniques ou de métaux. Babillages de pluies en fines percussions, manière de pavoiser le geste, et l’arrière-plan se peuple à nouveau des échos prononcés par les autres cordes, les autres fûts. Bien sûr ces élévations sont fertiles, et d’elles naissent des sons plus amples, plus […]

Oöphoi – Potala / Hum – The spectral ship / Tidal fire

Substantia Innominata / Drone Recordswww.substantia-innominata.de Substantia Innominata est une branche de Drone Records, consacrée à l’exploration « des possibilités infinies qui s’offrent aux artistes de composer une musique à propos de l’intangible : l’Innommable, l’Imprononçable, l’Impensable, L’Inidentifiable », en un mot ce que le poète a devoir d’exprimer en attentant à sa nature d’indicible, cet inconnu ontologique contre quoi se débat désespérément le langage, entreprise en laquelle la musique montre des résultats bien plus immédiatement satisfaisants. Si ce label ne propose que des disques vinyles en format 25cm (10’’), il s’agit bien là de l’unique différence avec le label source, Drone, dont les sorties sont exclusivement formatées en 7’’, différence augmentée de la distinction de temps qui s’ensuit. Hors cela, le manifeste pourrait être le même. Et l’on sait combien l’entreprise de documentation du drone par Stefan Knappe est précieuse, et participe de l’élaboration d’un dictionnaire, dont nous essaierons prochainement sur ce site de donner […]

Oöphoi – An aerial view

Wurm – Glacial Movementswww.glacialmovements.com Glacial Movements, le label d’Alessandro Tedeschi / Netherworld, a pour vocation de constituer le catalogue musical des glaces. Pour éviter de paraître trop « könerien », autant sans doute que par inclination naturelle à la musique synthétique aérienne, l’Italien Oöphoi a répondu à l’invitation en décidant toutefois d’échapper aux « clichés du genre : sombres vrombissements, imposantes fréquences basses et atmosphères froides ». Il a préféré décrire en sons « le paysage blanc et la lumière éblouissante… ». Soit. Il reste toutefois à vérifier que ces deux séries sont à ce point dissociables, qu’elles puissent constituer deux expressions d’une poétisation musicales de la glace absolument autonomes, voire opposables. A l’écoute de An aerial view – qui remplit le projet de Oöphoi, observer cette glace « du dessus », la survoler comme un interminable paysage – on est saisi par la calme beauté qui s’étale doucement sur la totalité de la longue […]

Oldman – Two heads bis bis

Low Impedance Recordings Oldman, moitié de Man, moitié de l’homme, moitié de la main. Vieil homme, vieille main, oui, c’est cela, le geste de l’artisan, qui connaît son affaire. Celle des cordes. Bien vieilles celle-là ? Pour tout dire, elles ne sont pas sous la lumière des pluies de piano qui irriguaient la musique de Man. Dans l’atelier d’Oldman, la lumière n’est pas électrique, et les outils sont de main, de poing presque. Lentement, dans la fumée, dans l’obscurité, la basse tourne, déjà ronde d’avoir été si longtemps tournée – et ce tour n’a-t-il pas été signé par Tuxedomoon ? Et les notes de guitare, craquelées, grignotées par l’âge et le delay, lui donnent habit de sciure. Sur cet établi tout semble lissé d’une patine qui est aussi la plus douce des corrosions. Les tintements abreuvent ce bois, luttant à armes bien inégales contre la fumée bleutée. Peut-être que l’artisan est aussi un peu chamane… […]

Napalmed – III

Napalmedwww.napalmed.virtualserver.cz Le duo tchèque Napalmed représente, comme Contagious Orgasm ou Christian Renou à leur manière, une part remarquable d’un artisanat musical dont ne sont pas familières de plus jeunes générations qui pratiquent l’ordinateur comme atelier. Pour Napalmed c’est donc la « tradition industrielle » qui se poursuit en eux, qui utilise tout aussi bien les objets trouvés de toutes sortes que les sons de leurs propres corps. Si tant est que l’on veuille accorder valeur et pertinence à la question de savoir qui est « industriel » ou ne l’est pas, il est amusant de remarquer que les puristes concèdent cette épithète plus volontiers à des musiciens comme Napalmed, qui travaillent « à l’ancienne », et c’est paradoxalement une vision « artisanale » donc archaïque de l’industrie qui l’emporte, alors que la notion même, lorsqu’elle a été produite à la fin des années soixante-dix, était associée à une aliénante modernité. Quoi qu’il en soit, le […]

Namblard Marc – Chants of frozen lakes

Kalerne / Atelier Hui-Kanwww.kalerne.net Pour l’aspect, chacun s’entend à trouver dans la peinture informelle l’écho de postures et de galbes que la nature a su imposer depuis son implacable réseau mécanique jusqu’aux dessins qu’elle donne à admirer en façon de résultats. Il faudra encore longtemps pour que le public admette le même système de résonances dans l’art sonore abstrait – il faudrait même déjà que celui-ci vienne à portée de celui-là. Et pourtant, des travaux comme celui de Marc Namblard marquent des lignes de passage à la manière des courbes de niveaux sur la carte que le randonneur emporte avec lui. Dans le cas présent, il a capté et placé en composition des sons issus de vibrations dues à la tension qui joue dans les plaques de glace à la surface d’un lac gelé. Pour le tableau, les chants de corvidés, au loin, placent le babillage glacé dans un paysage, ils l’entourent, le survolent plutôt […]

Mimetic X – One more than nine (livre + 2CD)

Les Arts Miniswww.lesartsminis.com Mimetic, alias Jérôme Soudan, célèbre ses dix d’activités musicales en solo, qui l’ont placé dans une zone assez peu occupée, à l’intersection des musiques savantes contemporaines et de la musique électro-industrielle. Pour marquer cet anniversaire, il a choisi la double forme d’un livre, accompagné de deux CD présentant des pièces composées exclusivement de samples extraits des morceaux de ses disques parus durant ces dix ans. Le livre, dont toutes les pages sont illustrées de photographies (panoramas ou détails) réalisées par J. soudan, se propose, plus que la présentation d’une démarche de composition qui varie de la musique industrielle symphonique à une électro puissante minimaliste, de plonger dans les réflexions, les doutes, les joies et les peines de Mimetic au cours de ces dix dernières années. Je ne sais pas si cette incursion dans son intimité est ce qui doit intéresser en premier lieu l’auditeur. L’anecdote dissimule-t-elle la question principale de la création […]

Menace Ruine – The die is cast

Alien8 Recordingswww.alien8recordings.com Du métal qui habillait son précédent album, le duo canadien n’a gardé que la densité, se délestant des voix hurlantes. The die is cast est un disque de profonde et brûlante mélancolie et, répétitif et grésillant, il est aussi lourd et évanescent à la fois, comme bien des morceaux de Nadja – la chaleur a cet effet de liquéfaction puis d’évaporation. Mais dans cette brume d’où rien ne semble plus sortir que la tristesse subsiste encore une curieuse impression de paganisme et de chant de la nature. Du cœur du magma de cordes, s’élève comme en plainte médiévale le chant affligé de Geneviève, déroulé monotone jusqu’à une élévation en guise de refrain, qui fait alors descendre une cataracte d’accords clairs en écho à la subite clarté. Ce Moyen-Âge fantasmé est une silhouette et l’on entend dans les plis, dans les retenues, dans les percussions, dans les tournures de voix, comme une formule de […]

Marchetti Lionel – Adèle et Hadrien (le livre de vacances) 2CD / Marchetti Lionel & Seijiro Murayama – Hatali atsalei (l’échange des yeux)

Optical Soundwww.opticalsound.comIntransitive Recordingswww.intransitiverecordings.com Le livre de vacances d’Adèle et Hadrien met principalement en scène des voix d’enfants de la propre famille de Lionel Marchetti. Réalisés sur plusieurs années, les tournages sonores saisissent des dialogues d’enfants qui se savent en représentation mais qui souvent n’y prennent plus garde, habitués qu’ils sont. Par le jeu des pistes, de la composition, Marchetti a élaboré des scènes comme pour un film, qui, une fois assemblées, donnent l’illusion de la continuité. Des phrases reviennent, réminiscences comme le sont eux-mêmes les souvenirs d’enfance que la rêverie convoque chez l’adulte. Souvenirs de deux enfances choisies, soit, mais assez bien montés, respirés, pour évoquer parfois chez l’auditeur le spectacle ou l’infidèle mémoire de sa propre enfance. Les voix d’abord prédominantes, se laissent porter sur un courant sonore comme si les enfants remontaient vers une source de plus en plus bruyante. Les sons s’y élèvent, les voix chantent parfois, font l’œuvre profondément musicale – […]

The [Law-Rah] Collective – Inspiration / The [Law-Rah] Collective – …as it is…

Ant-Zenwww.ant-zen.comSpectre Recordswww.spectre.be Il est sorti récemment un disque à entendre comme l’un de ces points où les courants musicaux se mêlent, souvent délicatement sans qu’aucun limon ne colore trop violemment le flux que le torrent tributaire tente encore de garder avant de se dissoudre inexorablement dans l’ample cours. Ce disque, c’est Inspiration de The [Law-Rah] Collective. Pendant longtemps formation d’un seul musicien – Bauke van de Wal –, The [Law-Rah] Collective s’est augmenté de Martejn Pieck. L’épigraphe intérieure, citation de Psychic TV, est le programme de l’album et, partant, d’une grande partie de la musique ambiante postindustrielle : « This is the place where all roads meet, the place where all is secret. The place where time stands still in the comfort of night and love becomes will in the presence of light. I never want to leave. I never want to leave. I never want to leave. » Effleurement de l’état originel… Quoi de […]

KTL – IV

Editions Mego – La Baleinewww.editionsmego.com Il convient tout d’abord de ne pas courir rejoindre les hordes qui hurlent au génie, devant ce disque en particulier, comme elles le font devant Sunn O))) généralement. J’ai déjà eu l’occasion d’exprimer à quel point la formation de Stephen O’Malley me semble surestimée, C’est un mouvement général, renforcé par ceux qui ont peur de ne pas en faire partie ! Mais il se trouvera bien, un jour, un enfant pour dire que l’empereur est nu… Hors cela, il faut aussi affirmer que la qualité des disques de KTL est autrement supérieure, toute considération de style mise à part. KTL est un duo constitué de Stephen O’Malley et de Peter Rehberg (alias Pita), label manager de Mego. Les deux premiers disques de KTL, le deuxième surtout, étaient de très beaux exercices dark ambient noise dont la lumière fuyait parfois, aussi épaisse qu’un bain de si haute densité pouvait la rendre, […]

Kraken – Drift

Spectre Recordswww.spectre.be Le premier album de Kraken que j’ai pu entendre, il y a dix ans, s’appelait Aquanaut. Il peignait l’esthétique des profondeurs que le simple nom de Kraken (monstre des profondeurs) suffisait à évoquer. Mais au contraire de Lull, Kraken jouait alors sur la représentation des conditions physiques qu’impliquent les grandes profondeurs. Quand Mick Harris / Lull effiloche, ondule, distribue de rares rayons lumineux et d’épaisses nappes de froid, quand il fait s’activer une faune opiniâtre et babillarde dans cet absolu aveugle, Kraken figure la forte pression et la quasi-impossibilité de mouvement : des sons relativement courts pour le style dark ambient qu’il avait élu. Si aujourd’hui il peut toujours revendiquer le même étendard (pour peu que cela l’intéresse), il a comme opéré une remontée vers des eaux plus proches de la surface, plus propices à la diffusion des sons et à leur prolifération. Abandon de l’absolu – de ce que visait son approche […]

Karkowski Zbigniew & Tetsuo Furudate & Zeitkratzer – World as will III

Sub Rosawww.subrosa.net Ce troisième volume de World as will n’a pas d’abord la puissance conceptuelle des deux précédents car les trois pièces qui le composent (jouées avec l’aide de l’ensemble Zeitkratzer) sont une collection de compositions dispersées, la première écrite par les deux artistes ensemble, la deuxième par Furudate seul, et la troisième par Karkowski seul. Si cette nouvelle déclinaison musicale de Le monde comme volonté de Schopenhauer rassemble des œuvres réalisées entre 2003 et 2005, leur parenté semble malgré cela évidente, d’abord avec la métaphore démiurgique que le titre appelle, et ensuite entre elles. Savoir si le projet World as will les a profondément guidées dans leur conception sera difficile, reste à observer si elles répondent aux équilibres et aux choix esthétiques que les deux premiers volumes distribuaient : la braise, la forge, le tonnerre souterrain, lieu de concentration énergétique où le rythme de fonderie règle l’épanchement du métal en fusion. Ces pièces sèches […]

Infant Cycle, The – Mysterious disc

The Ceilingwww.theceiling.ca La majeure partie de la musique de The Infant Cycle consiste en un travail sur le rythme claudicant, la boucle cassée, le sillon fermé, comme le grossissement de la boiterie de Silk Saw. La majeure partie oui, mais aujourd’hui, le Mysterious disc de The Infant Cycle est un album de drones. Pour autant, il ne transige pas avec son esthétique sèche et glacée, il en a simplement retiré les arêtes. Fréquentant physiquement et musicalement de nombreux artistes de la nappe, depuis Cordell Klier jusqu’à Aidan Baker en passant par Liquid Sphere, The Infant Cycle / Jim deJong s’est risqué sur leur chemin. La poésie dépassant la géographie, ou bien l’augmentant, on peut néanmoins affirmer qu’il n’a pas quitté sa propre voie. Ses nappes semblent aussi tressées en boucles, comme le sont habituellement ses sauts rythmiques, mais le minéral s’est dissous dans ce fluide qui n’est pourtant pas loin, tant il est froid, de […]

Guillet Michel – Without shade

ing-onwww.myspace.com/michelguillet Le cas de Michel Guillet est particulièrement intéressant parmi le nombre de musiciens fouillant le monde des musiques acousmatiques. Christian Zanési ne s’y est pas trompé, qui l’a invité à composer une pièce pour le festival Présences électronique. Guillet, comme nous l’avions remarqué il y a quelques années (Feardrop 12), semble plus que d’autres attiré par la richesse texturale des brouillages et des babillages électroniques, autant que par les échardes d’harmoniques qu’il peut extraire d’instruments acoustiques, dans le but assez clair de les plier dans un rapport de force : dessiner la forme sur une trame informelle. C’est dire qu’il ne « sample » pas la matière, mais qu’il manipule la substance même à qui il laisse toute sève. Pour pousser plus loin une métaphore forestière que nous avions risquée lors de la chronique de son premier disque The end between, disons que son travail n’est pas celui du menuisier qui utilise le bois […]

Fragment – Monolith

Cuckold Prod.http://cuckoldprod.altervista.org Lorsque Justin Broadrick a fait débuter Jesu, après avoir mis un terme à Godflesh, c’est avec le projet bien précis de développer des thèmes musicaux qu’il n’avait alors posés qu’épisodiquement (sur Pure ou Selfless par exemple), un rock lent et mélancolique, d’allongements de métal en évaporation. Cette formule, qui garde encore l’empreinte de Godflesh à bien des endroits, doit aussi beaucoup à My Bloody Valentine ou au Cure de Disintegration (Broadrick a récemment repris le morceau The funeral party, de Faith). Il n’est pas le seul à suivre cette voie. Le cas de Fragment est des plus éloquent, dont l’album Monolith est très voisin des exercices de Jesu. Cette figure tutélaire pourra sembler pesante, avec l’application de dosages identiques, jusqu’à la densité de la voix, les effets et les rythmes, à tel point qu’on ne peut congédier le mot plagiat dès qu’il est prononcé, à tel point encore que cette pensée peut se […]

Detritus – Fractured

Ad Noiseamwww.adnoiseam.net A moins d’être un artiste du socle, c’est-à-dire de se cantonner à la topographie méticuleuse, à l’exploration intime de la fibre, le musicien est vite appelé à ensemencer les reliefs qu’il a souvent empruntés. C’est ce qu’a réussi plutôt brillamment D. Dando-Moore alias Detritus sur cet album, Fractured, qui est à sa musique une sorte de printemps. Habile en rythmes, en basses et en cordes, désormais il illumine, décrète les embranchements savants, les arabesques mélodiques, les acharnements de pressions épiques (le morceau d’ouverture, Desolate). Il tire les samples, les constructions enchevêtrées vers des formes qui dépassent le calibre électro de sa musique. Ce que, peut-être, l’écoute de KMFDM ou Some More Crime a produit sur son sens de la palette s’entend ici comme la part tectonique de sa géographie. Pour la luxuriance et l’éclairage, il s’agira plutôt de phrases de violons et de pianos, rattachant l’exercice de Detritus à ceux de Katoo, Beefcake […]

Bowline – Bowline

Sonoris / Metamkinewww.sonoris.orgwww.metamkine.com Bowline est le travail commun de David Maranha (Osso Exotico) et Francesco Dillon (collaborateur de Matmos et Pan Sonic). Atelier acoustique et électroacoustique pour l’un, violoncelle pour l’autre, leur rencontre se fait dans la vibration, qui se doit d’atteindre la ligne courbe. Du premier et court morceau, on retiendra que la note fragile est une amorce, un fil, une radicelle, qui ancre le travail dans le silence. Il faut une telle solidité pour assurer la tension qui suit. Les trois autres œuvres de l’album (les deuxième et troisième aussi courtes que la première) sont bien plus expressives, parce que le violoncelle en tisse la fibre centrale. Il lui faut dessiner la courbe, harmoniser sa texture granuleuse au projet. C’est tout le travail humain, donner à croire au poli en tournant sans cesse le rugueux. C’est aussi la besogne de l’eau, et personne mieux qu’elle ne sait que l’on ne peut ainsi que […]

Autopsia – Radical machines night landscapes

Illuminating Technologieswww.illuminating-technologies.com Il existe dans la musique, par la musique, un lieu où le temps se suspend. Ce lieu, pour Autopsia, est peut-être le fantôme de l’Europe, dont le Prague d’où il est issu pointe le centre. Une fois suspendue, cette Europe se remet en mouvement dans un temps qui s’arrange avec tout le vingtième siècle. Mais un vingtième siècle comme déserté (Berlin requiem est le titre, éloquent, du précédent album d’Autopsia), dont il ne subsisterait que les motifs des pianos élégants, des rythmes décharnés et l’incommensurable des salles de bal vidées. Ce projet, maintes fois décliné, pas toujours avec le même bonheur, par Autopsia, trouve ici l’un de ses plus belles réalisations. La grandiloquence qui l’empesait parfois s’est effacée devant ce qui n’est plus simplement qu’une heureuse gravité. Le synthétique se trouble de pianos qui entrelacent les modernités des années 20 et le minimalisme des années 60. Ce jeu de réponses et de compatibilité […]

Allen Cory – The fourth way

Quiet Designwww.quietdesign.us La capture de l’instant minéral, de la fontaine cristallisée, peut être un acte de haute bravoure. C’est ce que négligent parfois certains musiciens qui, dans le sillage de Fennesz ou de Deupree, montrent l’accident dans le faisceau d’harmoniques déjà formé. Pour Cory Allen, le tissage lumineux procède d’une création, d’un mouvement de sculpture, d’une extraction de la gangue. C’est d’abord le filon qu’il expose, puis le boulet brut, bouleversement noise primal, avalanche de crissement de quelques secondes seulement, mais combien essentiel dans la symbolique du geste. On y distingue déjà le reflet cristallin. Martelé, lissé, le minéral dévoile alors, et c’est dans ce sens que le travail est effectué, le beau rayon bleuté, encore griffé de stries crépitantes. Note d’orgue, de guitare ou de tout autre instrument capable de procéder à cette élégie de lumière bourdonnante, la clarté mûrit en s’effilant jusqu’à s’exonérer de toute écorchure, tout accident minéral, devenir pur éclat, fragile […]

Absent – Children

Guerilla Undergroundhttp://guerillablog.com Il est plaisant de retrouver le duo Absent à la fois si fidèlement ancré dans son style d’élection et maintenant si habile à le faire naviguer en de subtiles figures. Une bonne partie des épigones de l’electronica s’est évaporée et la suite d’Autechre n’est plus si populeuse. Il est alors temps de regarder les plus persévérants et d’entendre comment ils parlent désormais ce langage. Cette électronique parcourue de rythmiques brisées, de sons vissés et de nappes minimalistes peut s’étendre de l’abstrait au figuratif, mais aussi de l’accidenté au méditatif, sans que ces paires d’extrêmes ne coïncident obligatoirement. Les membres d’Absent ont gardé la pratique du grésillement mis en rythme, du son d’orgue joué en triplette de notes mélancoliques, les percussions à ressort, ils en ont maîtrisé l’alphabet risqué tant sa syntaxe recèle de pièges. Ils les évitent en des compositions patientes, froides et belles comme une aube, oui on les dirait réverbérations électroniques […]

1000schoen – Amish glamour (music for the sixth sense)

Taâlem / Lucioléditionswww.taalem.com Ex-membre de Maeror Tri, Helge Siehl a continué de composer après la séparation du trio. Mais il a été moins fécond et moins présent que Troum, la formation des deux autres anciens membres du groupe. Comme eux, il a néanmoins continué d’explorer par la musique ambiante des territoires de la conscience qui ne relèvent déjà plus du langage. Son univers est lumineux, humide, son paysage ouvert. Le drone, car il s’agit d’un orfèvre du bourdon, le drone est serti de fines percussions métalliques, tantôt en rythme mais rarement, plus souvent en ponctuation comme des éclosions. C’est une musique de matin, d’éveil et, quand certaines nappes restent alourdies de nuit, d’autres, plus légères, réchauffées, s’élèvent, torsadées en ébauches mélodiques (la cold wave de haute influence, sur le deuxième morceau). Cet aspect paradisiaque et pré expressionniste doit beaucoup à Zoviet*France ou à Voice Of Eye, et le troisième morceau est l’incontestable débiteur de Rapoon, […]

Wire – Object 47

Pink Flag / Differ-Antwww.pinkflag.com Cette nouvelle réunion de Wire – mais peut-on vraiment considérer que le groupe s’était “séparé” depuis 2004 ? – s’est faite sans Bruce Gilbert. L’homme au visage de glace, aux émulsions noise débordant hors du groupe dans de nombreuses expériences en solo ou en compagnie, la moitié de Dome en compagnie de Graham Lewis, la part d’ombre de Wire pour risquer une image rapide, n’a pas souhaité participer à Object 47. Et malgré le détachement qu’affectent de montrer ses coéquipiers, son absence n’a rien de naturel pour un groupe à la composition aussi stable (seul le départ de Robert (Gotobed) Grey dans les années 90 avait déjà perturbé l’édifice, jusqu’à la reformation de 2002). Il n’y a pas à regarder loin pour remarquer que les titres des morceaux d’ouverture et de clôture de l’album, One of us et All fours, peuvent résonner comme une allusion à cette absence. Dire que la […]

Tzolk’In – Haab’ / Fractional – Come mierda / Thermidor – 1929

Ant-Zenwww.ant-zen.comBrume Recordswww.brumerecords.com / www.thisco.net Il y a maintenant quelques années que le projet de collaboration entre Flint Glass et Empusæ s’est initié. Les deux formations partagent déjà le goût pour un corps hybride, où les rythmes électro-industriels, les mélodies synthétiques minimales et les basses séquencées ne forment que l’ossature parfois enfouie. Mais surtout elles ont en commun de savoir habiller de peau, de vapeur et de sombres nappes cette musique qui sans cela semblerait bien asséchée. En s’associant sous le nom de Tzolk’In, les deux musiciens ont d’abord privilégié la peinture vaste et sépia d’un paysage qui hésite entre le couchant et le levant, des nappes et des sons de cuirasse, échos attristés d’une bataille qui vient peut-être de faire rage. A ce stade, la comparaison avec Shinjuku Thief est inévitable et l’on se rappelle que Darrin Verhagen lui-même n’avait pas hésité à décliner ses panoramas cinématographiques au mode électro dans Shinjuku Filth. Mais au […]

Troum – AIWS

Transgredientwww.troum.com Il semble que la formule musicale de Troum, après plusieurs années d’expérimentation, d’assimilation d’influences diverses quoique oscillant dans un angle assez réduit (cold wave, ambient, postindustriel), ait trouvé un équilibre qui s’est manifesté sous la forme de la trilogie Tjukurrpa. Depuis, elle est affaire de déclinaison ou d’emphase sur l’un ou l’autre des composants (mélodies, textures, rythmes). AIWS est toutefois, et malgré une attache profonde à ce qui fait l’identité de Troum avant même l’activation du duo (c’est-à-dire depuis l’incarnation précédente dans le trio Maeror Tri), un disque inédit dans sa discographie. On a dit l’importance historique que la musique industrielle prenait dans la composition de la musique de Troum, sans toutefois cerner justement le degré de cette présence. Il faut certainement entendre cette référence comme dans le sillage de Zoviet France, formation qui fut d’une influence prépondérante dans l’édification de ce qui rend solides aujourd’hui les fondations de Troum. Mais ni les uns […]

Shoemaker Matt – Spots in the sun / Shoemaker Matt – Mutable depths

Helen Scarsdale Agency / Metamkinewww.helenscarsdale.comFerns / Metamkinewww.fernsrec.com Matt Shoemaker travaille un drone que l’on qualifiera sans peine de natif, en ce sens qu’il sort tout juste du filon. Il est épais, magmatique, garde encore trace des glaces et des vents qui ont érodé sa gangue en d’autres ères. Il est métallique comme l’outil que l’on imagine pour l’extraire. Il est tout résonances brutes mais combien accordées les unes aux autres en un flot qui montre le choix du mineur pour la gemme extraordinaire. Les cloches, les field recordings, les souffles glacés, les soubassements liquides cimentant Spots in the sun se lient en un mélange mouvant qui sans cesse modifie ses équilibres et son cours comme le ruisseau indompté. Celui-ci est souterrain et charrie ces scories que le soleil met en valeur dès qu’elles surgissent au jour, des minéralisations dans le gluant d’harmoniques, des crépitements dans le chant fantôme des cordes caressées par le vent. Certains […]

Reuter Markus and Robert Rich – Eleven questions

Unsung Recordswww.unsung-records.com Il est de Robert Rich comme de Dirk Serries : de si nombreuses années à naviguer dans les eaux des musiques informelles ont composé un paradoxal goût du relief. A juger par Trances & drones, le double album anthologie par lequel nous fûmes nombreux à le découvrir, Robert Rich s’entend comme un précurseur du dark ambient glacial et stellaire, comme Lustmord avec qui il réalise quelques années plus tard la bande son imaginaire de Stalker. Déjà, on voit, on sent et on touche, et peu à peu ses œuvres se peuplent de couleurs, de températures et de tempéraments, jusqu’au Bestiary, magnifique animation de chimères publiée par Relapse il y a quelques années. Aujourd’hui, en compagnie du producteur allemand Markus Reuter, il relie la Californie au Fourth World. Cordes (guitares, basses, pianos) et flûtes, percussions et traitements, un flot de gestes qui recréent la chaloupe ethnofuturiste, le paysage hydraté, les protomélodies envoûtantes comme le […]

Machida Yoshio – Hypernatural #3 / Lavelle Brian – Supernaturalist

Baskaru / Chica Chicwww.baskaru.comEE Tapeswww.eetapes.be La trilogie Hypernatural de Yoshio Machida arrive à son terme. Et ce dernier volume est certainement le plus lumineux de la série, le plus dense aussi, dans la proportion qu’impose une telle musique de la méditation, de l’inspection intime. Toutefois, son sujet le prédisposait plutôt par convention esthétique dirons-nous, à une sorte de brouillard d’un bourdonnement évanescent ou à un chapelet brisé de craquements. Ce thème, après ceux de la mémoire et de l’extension de la conscience de paysage, est l’oubli. Les fragments de sons d’orgue, les souffles de ces tuyaux doucement bousculés par le vent, et coupés chaque fois dans leur bavardage, participent d’un genre où Stéphane Mathieu est passé maître, bien que les compositions de ce dernier déploient des textures plus solides et moins sensibles aux agressions météorologiques (même lorsqu’il s’agit de neige !). Machida est, le long des morceaux de cet Hypernatural #3, comme un bègue victime […]

Lull – Like a slow river

Glacial Movementswww.glacialmovements.com Il y a eu cet album d’Andrei Samsonov, Void in (sur Mute Parallel Series), qui exprimait littéralement le cours d’une rivière sous la glace. Elle diffusait sa propre lumière, loin de la surface qui était un autre état de sa matière. Mick Harris lui, en tant que Lull, a préféré depuis le début les courants abyssaux et la progression dans une totale obscurité. A peine y croise-t-on quelques créatures phosphorescentes. Autrement, c’est symphonie de la haute pression, et vrombissement d’une mélancolie de fond des mers – rumbling, rumbling, rumbling. Puis, parenthèse de plusieurs années, Mick Harris se consacrant pour l’essentiel à Scorn – Lull se réactive le temps d’un travail plus électroacoustique que nous avons publié en 2001. Aujourd’hui, les premières façons sont remises en œuvre. Mais on a récemment lu que Like a slow river ne marquait que trop peu de différences avec ses disques des années 1990 (Journey through underworlds, Dreamt […]

Hecq – Night falls

Hymenwww.hymen-records.com La courte discographie de Hecq / Lukas Boysen est déjà pleine de contrastes. Quatre albums précèdent celui-ci et ils n’ont pas, malgré leur projet commun, cadencé et cinématographique, les mêmes vertus. Un talent mélodique sûr, couplé à un goût pour les complexités de programmation rythmique, et c’est déjà un atout ou un handicap : que faire d’un tel foisonnement d’images ? Beefcake, Katoo et Gridlock s’y sont déjà embourbés eux aussi. A trop ensoleiller les panoramas qui recréent l’image dans la musique, on risque parfois de saturer l’imagination, ou pire, de la brimer. Quant aux écueils d’un certain mauvais goût de la luxuriance, Hecq, sur ses premier et quatrième albums, n’a pas pu y échapper plus que ses homologues cités. Night falls s’annonce comme un album de la rupture, de l’entrée dans une ère d’austérité. Le titre, pas plus que la pochette, un quasi-monochrome noir, n’est anecdotique. S’ils sont tous deux aussi emphatiques, c’est […]

Delplanque Mathias – L’inondation / Delplanque Mathias – La plinthe

Mystery Seawww.mysterysea.netOptical Soundwww.optical-sound.com www.mathiasdelplanque.com Tout comme le peintre sait combien il est difficile de figurer le mouvement par l’immobile, certains musiciens minimalistes savent combien il est difficile de jouer l’immobilité avec ce qu’on ne peut arrêter. C’est peut-être ce point qui fera comprendre un jour la musique par un plus grand nombre comme un art de l’image. Arrêter le court du son, son déroulement ontologique dans l’espace et dans le temps, nul n’y est tenu, car nul n’est tenu à l’impossible. Mais l’artiste est souvent un tricheur, qui tente de donner le change. Mathias Delplanque, qui sait distribuer les brillances en musique (Lena), a aussi sa face obscure, ses replis ténébreux. Au plus profond de certains d’entre eux, il tente la prouesse que nous avons décrite. Dans L’inondation par exemple (comme naguère dans la formation Missing Ensemble), il plonge dans un goudron filandreux, une nuit de souffle brumeux et de cliquetis rouillés. Une pulsation rare, […]

Birds Build Nests Underground – Night night / Jeck Philip – Sand / Schaefer Janek – Alone at last

Love Nestwww.bbnu.euTouch / La Baleinewww.touchmusic.org.ukwww.sirr-ecords.com Ce n’est pas tant dans l’espoir de promouvoir une édition limitée à 333 exemplaires du vinyle de Birds Build Nest Underground que nous évoquerons Night night, que pour souligner les grandes qualités de la musique du duo tchèque, dont un prochain album doit bientôt être publié. Platines et vinyles préparés constituent le seul arsenal de BBNU. Il ne saurait être question d’instruments, même au sens le plus large du terme, quoi qu’on en dise. Une guitare peut produire mille sons, mais il s’agit toujours de cordes, d’une caisse, d’un manche. Un vinyle est un support pour des sons qui ne sont pas produits par lui, mais soutenus et préexistants. En ce sens, il s’agit bien plus d’une technique de recyclage que d’une instrumentation. Chercher alors à rapprocher le travail de BBNU de celui d’autres manipulateurs de vinyles peut se révéler plus qu’hasardeux. Pourtant, malgré sa singularité, une certaine parenté surgit […]

Beehatch – Beehatch

Lens Recordswww.lensrecords.com Il existe peu de territoires de la musique électronique qui aient échappé au quadrillage de Mark Spybey. Cet ex-membre de Zoviet*France (dont il a reformé une section parallèle avec le membre fondateur Robin Storey : Reformed Faction) s’est surtout fait connaître dans les années 90 avec ses projets Dead Voices On Air et Propeller. Ambient magmatique, électro abstraite ou vintage et minimale, kraut rock, ses déclinaisons sont parfois conjuguées au talent des collaborateurs qu’il choisit. Cette fois il s’est associé à Phil Western, qu’il a rencontré lorsqu’il faisait partie de Download, projet parallèle à Skinny Puppy. Composé par l’intermédiaire de l’internet, l’album est pourtant très fluide, partagé comme le désert entre aridités et oasis verdoyantes. Gardant en commun le soleil au zénith, les morceaux s’étirent pour les uns en traitements de drones et pour les autres en élégantes digressions electronica aux accents 70 et 80, rappelant le velours de Depeche Mode période Violator. […]

Batchas – Explorations 85-95 / Arcane Device – Devices 1987-2007

Monochrome Visionwww.monochromevision.ru A la manière d’un conservateur de musée, le label moscovite Monochrome Vision publie exclusivement des enregistrements rares ou inédits de figures de la musique expérimentale, pour la plupart composés avant 2000. Les artistes contactés doivent donc exhumer leurs archives, souvent pour dévoiler ce qui n’aurait jamais vu ou revu le jour. On se rappelle les Musiques immobiles de Laurent Pernice, plus récemment Nubes, cometas, rumores y oregas de Rafael Flores (Commando Bruno) ou encore Drilling holes in the wall de Gen Ken Montgomery. C’est avec beaucoup d’émotion que l’on découvre les archives inédites de ce musicien sensible et rare qu’est Batchas. Ses Explorations 85-95 font littéralement plonger dans son univers utérin, essai pour ainsi dire unique de recréation amniotique de la perception dans un cadre de musique industrielle. En vastes masses organiques, ses compositions font entendre le liquide et le rythme cardiaque, le toucher mal assuré et le flux des humeurs. Tous ces […]

Bass Communion – Pacific codex

Equation Recordswww.chronoglide.com/equation.html Il existe plusieurs chemins pour atteindre à la dissolution, l’un d’entre eux est la contemplation de l’océan, depuis la plage ou de son dedans. Les vagues, les flux, rapidement pressent le nageur jusqu’à ces fonds obscurs que Mick Harris a si brillamment musicalisés dans ses disques de Lull. Comme lui, Steven Wilson lorsqu’il prend la forme de Bass Communion joue une profonde musique d’inquiétude. La sienne est un tissage de différents traitements de sons graves, issus de cordes ou de field recordings. Sous l’eau, dans le froid courant qui s’insinue au ras des sables aveugles, Bass Communion édite son Pacific codex, un manifeste de musique ambiante sombre et dissolvante. Les tintements medium qui illuminent parfois la lourde texture résonnent en auréole violacée, laissant deviner cette manière de monstrueux épiderme qu’étirent les drones glacés et les grondements métalliques. Toute la structure est construite de ces sons du métal ; celui-ci s’est fait la lettre […]

Opitope – Hau

Spekk / Mochi Mochiwww.spekk.net Le label japonais Spekk s’est construit, notamment grâce à la compilation Small melodies qui est un quasi-manifeste, une esthétique large mais très exigeante quant aux conditions de densité et d’éclairage. Ce petit monde qui compte déjà une douzaine de références est celui de la cascade d’harmoniques ponctuée d’éclats numériques, du fantôme mélodique dans la corde jouant l’abstraction, ou au contraire de la mélodie minimaliste mais accomplie dans le drone d’orgue. Les sons d’Opitope, duo japonais, sont tout cela et plus encore. Rappelons-nous que la lumière se rapatrie depuis tous les points du paysage. Ils sont l’automne et le printemps, le zen et la naissance. Ils sont l’écho de Stephan Mathieu, de Mitchell Akiyama et de Michael Nyman, ils sont la pluie et les oiseaux. En cela, ils sont une autre synthèse merveilleuse de l’esprit musical dont le label se veut une fenêtre. Chaque morceau de l’album est en même temps épiphanie […]

Pan Sonic – Katodivaihe / Angel – Kalmukia

Blast First Petite / Differ-Antwww.blastfirstpetite.comMego / La Baleinewww.editionsmego.com Le minimalisme de forme et de composition de Mika Vainio et Ilpo Väisänen, le duo Pan Sonic, pourrait pour plusieurs raisons laisser imaginer un tarissement de leur œuvre, dans l’ensemble remarquable. Les parutions se sont d’ailleurs espacées et, depuis celle du coffret quatre CD Kesto, de nombreux mois avaient passé. Ce coffret précisément, était une manière de bilan, montrant que leur exercice était plus large que la formule click’n’cut ne laissait apprécier. Pour qui a écouté Pan Sonic dans toutes ses profondeurs, il s’agissait en fait d’un grossissement, d’une focalisation et d’une exploration concentrée. Pulsation minimale bien sûr mais aussi drone et stridences constituaient les axes principaux de ce manifeste qui s’augmentait d’hommages déclarés à de grands noms de la musique expérimentale comme Throbbing Gristle, Keiji Haino, Bruce Gilbert, Alvin Lucier, Suicide ou Charlemagne Palestine. Etonnante décomposition prismatique de ce qui fait le rayon tout entier d’une […]

Wild Shores – Optophonia

Optical Sound www.opticalsound.com www.wildshores.free.fr On a peut-être trop considéré les trois musiciens de Wild Shores principalement comme un groupe de scène, de performance artistique sachant allier une pop électro élégante, sensuelle, à la délicate hypnose du travail vidéo qu’ils accompagnent ou par lequel ils sont accompagnés – Servovalve étant le collaborateur le plus fréquent. Alors, la musique de Wild Shores s’enfuit, avec uniquement deux albums jusqu’à maintenant, fort dissemblables. Un premier CD proche de l’esthétique dark ambient de Lustmord et Illusion Of Safety, et l’autre comme sa contrepartie, travail d’électro mélodique, chantée, raffinée et onirique, peut-être l’imprégnation des partenaires de Von Magnet. Des apparitions sur scène donc, des projets de vie artistique à plusieurs où les médias se mêlent – c’était avant tout le but du festival Artooz qu’ils ont animé pendant quelques années à Limoges. Et maintenant grâce à Optical Sound une réunion de plusieurs morceaux, épars mais pourtant saisissants d’unité une fois assemblés. […]

Von Hausswolff Carl Michael – Topophonic models / Elggren Leif – Is there a smell on the other side?

Feldwww.feld-records.com / MetamkineFirework Editionwww.fireworkeditionrecords.com De l’écoute musicale découlent souvent les notions de narration et temps, et si la première dépend du second, celui-ci est directement consubstantiel à l’art sonore. Quant à l’espace il n’y échappe que rarement, dans la boucle et le balayage panoramique par exemple. C.M. Von Hausswolff a trouvé une façon différente de le décrire (d’autres musiciens également mais pour le créateur suédois il s’agit de son projet) : une manière de peinture sonore ou, mieux dit, de traduction de l’espace, non pas figurative (c’est-à-dire qu’il faut renoncer ici à imaginer une fresque) mais bien texturale, nouant certainement la teneur, le grain, la couleur et la densité du lieu, à la forme du sinus choisi. Car, en peintre sonore ABSTRAIT, C.M. Von Hausswolff a aussi choisi depuis longtemps la voie du minimalisme. Ce troisième CD consacré au thème de l’architecture (les deux autres avaient paru sur Sub Rosa et Firework Edition) s’entend comme […]

Scorn – Stealth / Scorn – s/t (10’’ picture disc)

Jarring Effects / Ad Noiseamwww.jarringeffects.net www.adnoiseam.netÜne Recordswww.unerecords.com Pour Mick Harris, aucune période d’apparente inactivité n’en est vraiment une. La musique est son expression naturelle, canalisation d’une tension et peinture expressionniste. Elle semble s’imposer sans relâche, car elle a comme la rivière fait son lit et dessiné des méandres. Ces deux nouveaux disques de Scorn reprennent le courant où les derniers disques publiés par Ant-Zen l’avaient dirigé. Dub mid tempo, circonvolutions de basses et firmament d’effets tracent les contours d’une musique qui s’est peu à peu familiarisée avec l’électro pour l’intégrer à son système. Et ce n’est qu’une des décorations qui montrent un esprit singulier au travail. En vérité, c’est un travail de création perfectionné et perfectionniste, une attention portée aux mouvements, comme ces percussions boisées, retours d’écho en forêt. Car il s’agit bien d’une sylve. Mais là où la nature laisse chaotiquement les arbres s’agencer, Mick Harris crée un lacis complexe découpé mathématiquement. Une forêt […]

Renou Christian – Ex-voto / Renou Christian – Gone with the wound

Elsie And Jack Recordingswww.elsieandjack.comTaalemwww.taalem.com Le but avoué de Christian Renou à la fin des années 90 fut la rupture avec ce qui avait constitué le fonds de son projet musical Brume durant quinze ans : la narration, la dimension filmique, et même, lyrique. Pour cela, il a d’abord abandonné le pseudonyme Brume, aussi potentiellement ouvert fût-il. Cette page tournée et un nouvel équipement (informatique, pour lui qui n’avait travaillé qu’avec des instruments et des bandes) devaient l’aider à trouver la voie du minimalisme, de l’atomisme, de l’extase des formes microscopiques et du courant sinusoïdal. On a pu entendre plusieurs de ses travaux dirigés dans ce sens, comme Fragments & articulations (Groundfault), 7 kisses (EE Tapes) ou sa participation à Dissolution (Fario) en compagnie de Troum. Chaque fois, le mot d’ordre était respecté, dans l’intention, c’est-à-dire qu’on y sent le geste volontairement économe, le paysage sciemment cadré. Mais voilà, il s’agit toujours d’un paysage. L’évidence s’est […]

Reformed Faction – The war against…

Soleilmoonwww.soleilmoon.com Reformation parallèle à Zoviet*France, deuxième canal historique en quelque sorte, cette Reformed Faction, constituée de Robin Storey et Mark Spybey (Andy Eardley avait participé au premier album), s’entend comme la manifestation profondément poétique d’un sentiment politique. The war against… ou la réflexion sur la recherche d’un bouc émissaire qui, depuis la fin de la Guerre Froide, prend de multiples visages. Et quel plus solide enracinement pour deux vétérans de la navigation cosmique que les percussions qui, pleuvant ou s’élevant, forment des accroches au sol. La musique de ces maîtres de la musique industrielle se sécularise ainsi dans les tournants rythmiques qu’elle adopte. Le monde éthéré de Robin Storey / Rapoon, les mortes voix dans les ondes de Mark Spybey, s’accrochent et se diffusent depuis des séquences de percussions ethniques pour les unes, industrielles grises pour les autres. We develop grey, l’un des slogans de Reformed Faction, ou la position (le positionnement) d’une musique dans […]

Rapoon – Time frost / Rapoon – Alien glyph morphology

Glacial Movementswww.glacialmovements.comSoleilmoonwww.soleilmoon.com Invité par Alessandro Tedeschi / Netherworld sur son label Glacial Movements pour participer à l’archétype glaciaire, Robin Storey / Rapoon a choisi d’autres sons que ceux de la banquise. La température y est effectivement basse mais l’éloquence du titre Time frost est bien plus à trouver dans le temps que dans le gel dont tout le monde convient pour l’appréciation de ce projet. La problématique du temps est, pour Robin Storey, cruciale. Nous avons eu l’occasion de nous entretenir avec lui à ce sujet dans l’article qui lui est consacré au sommaire de Fear Drop 13. Temps circulaire plutôt que temps rectiligne, toute son esthétique musicale témoigne d’un choix, non pas actuel mais mythique, et l’intérêt que Robin Storey porte à cette notion s’écoute dans ses boucles tout autant que dans sa restitution d’un monde intact car sans cesse régénéré par le cycle. Time frost est peut-être une version plus combative de cette […]

L’Objet – Monorail

Structurewww.structure-records.com Les frères Harpagès qui, sous leur propre nom ou sous le pseudonyme improbable de Tobby Jones vs Grumber Julos avaient montré jusqu’à quel point les allongements de cordes pouvaient les émouvoir, ont décidé de redonner aux guitares une expression plus conventionnelle, un exercice où post-rock et réminiscences Kraut et cold wave forment la structure de la musique. Sous l’appellation minimale de L’Objet, en compagnie d’Arnaud Boulogne, ils ont publié un premier disque homonyme, sorte de laboratoire où la formule ne semble pas encore fixée. Puis, ils ont affiné les dosages et centré leur expression sur la répétition – ce qui n’est que peu étonnant au regard de leurs exercices de musiques ambiantes et statiques. Comme une contrepartie de leur bouillonnement lumineux, cette chimie paraît d’abord un peu sèche, décharnée autour des caisses claires tyranniques. Elles imposent à la guitare et à la basse des ritournelles entêtantes qui au départ ne paraissent viser aucune résolution. […]

Nilsen BJ – The short night

Touch / La Baleinewww.touchmusic.org.uk Cette nuit si courte, c’est celle qui répond à la nuit sans fin, qui dans le même endroit rend l’homme vigilant aux rythmes de son propre corps plus qu’à la course du soleil. Le Nord, ce Nord ultime que le Suédois BJ Nilsen côtoie, est célébré sur The short night comme le point de mire, sans cesse au fond de l’horizon, réalisation d’une vie, d’une errance. Jacques Cartier et tant d’autres en ont fait leur but ou leur passage, ce qui fait peu de différence lorsque le passage est le but. Dans le plus filandreux des brouillards, le nouvel album de BJ Nilsen s’annonce comme le plus abstrait de ses travaux, à distance du dark ambient expressionniste de ses débuts. Hazard semble loin, même sous sa forme la plus mûre. BJ Nilsen s’est libéré de ses attaches narratives pour se permettre les déviations de forme qui lui font parcourir toujours plus […]

Colley Joe – Hive / Toniutti Giancarlo – ura itam taala’ momojmuj löwajamuj cooconaja / Toy Bizarre – kdi dctb 039

www.fernsrec.com Plus encore sans doute qu’au temps de GMBH (le label qui a en quelque sorte précédé Ferns) cette collection en construction privilégie l’intimité, que le champ soit fermé ou bien ouvert. Le format du mini-CD 3’’ favorise cette approche, dans un format obligatoirement bref mais qui permet un développement plus long que celui de la face de 45t, plus adaptée au « coup d’éclat ». Après Daniel Menche et Michael Northam, c’est au tour de l’Américain Joe Colley (autrefois connu sous le nom de Crawl Unit) d’ouvrir avec Hive un pan de ses résonances personnelles, intéressantes car esthétisées, poétisées, sculptées en objet sonore d’accès universel. La ruche est son lieu d’élection, univers d’aliénation de l’individu, de reproduction du motif (l’alvéole) et de la fonction (ouvrière, nourrice, etc.) mais c’est aussi un joyau fascinant pour qui sait l’observer en géant dont la multitude n’a qu’à peine conscience. Cette position donne le regard d’un dieu et […]

Beequeen – Seltenturm Beesides 1989-2000 / Freiband – Leise / Frans de Waard – Vijf Profielen

Plinkity Plonkwww.beequeen.nlCrónicawww.cronicaelectronica.orgwww.alluvialrecordings.com Les nouvelles compositions de Beequeen ne paraissent désormais que de loin en loin mais le duo de Frans de Waard et Freek Kinkelaar promet une suite prochaine à Natursymfonie, Ownliness et The bodyshop. Pour l’heure, il a décidé de visiter son fonds déjà important et de le publier sous forme d’anthologies. On a encore en mémoire le magnifique A touch of brimstone, paru il y a quelques années, réunion de morceaux publiés primitivement sur des compilations. Seltenturm Beesides 1989-2000 regroupe des enregistrements épuisés devenus rares et qui, malgré les quelque dix années sur lesquelles ils s’étalent, sont remarquables d’unité. Le projet d’une musique ambiante à la fois froide et minimale réalisée de manière sensuelle sans limitation de source et d’instrument montre sans ostentation l’économie du geste et la recherche d’un état de grâce dans la proximité de l’immobile. De beaux drones bleutés, des vagues de plaintes en coupole vite avalée par l’horizon, des […]

Gjöll – Not to lead nor to follow / Pure / El Gusano Rojo / Gjöll – Ginnungagap

Ant-Zenwww.ant-zen.comDuumviratwww.duumvirat.com On s’impressionne rarement du spectaculaire après l’avoir goûté de nombreuses fois, car sa nature même en fait une puissance éphémère, une jouissance inversement proportionnelle à sa répétition qui semble nuire à son effet. Pourtant, Way through zero, le premier album de Gjöll, dont l’énergie calorifique et tellurique émanait d’une action plutôt que d’un état, ressuscitait la passion dans un tumulte originel. Cette réussite postindustrielle et rituelle, d’une grande violence sonore, n’avait pas moins de légitimité que le tonnerre ou le magma ; c’était une colère et sa domestication, un chemin sacré vers l’abandon de la pulsion d’autodestruction. Avec Not to lead nor to follow, le duo islandais tente en premier lieu une redite de cette surchauffe et de son apaisement. Mais les deux premiers morceaux, soumis au dur fer de fonderie, ne font résonner aucun bruit que le leur. L’énergie et la tension qui traversaient les morceaux de Way through zero comme un seul […]

Contagious Orgasm – Ripple

Ant-Zenwww.ant-zen.com Ripple, l’ondulation – il n’y aurait sans doute pas de plus beau nom pour ce nouvel album de Contagious Orgasm, qui s’est créé sous une belle carapace rutilante, aluminée, plutôt inédite dans la discographie de Hiroshi Hashimoto, où les appendices et leurs flexions laissent habituellement voir les flots d’humeurs compliquées qui les traversent. Ici, c’est l’habit d’automate et les rotules d’acier qui articulent, paradoxalement, la composition qui depuis tant d’années figure le fluide vital et ses images. Ses métaphores familières (ciel, eau, lacis…) ressurgissent, mais moins souvent, elles sont lissées et forcées de s’adapter à la forme mécanique. Il en est pourtant une qui, loin de se soumettre, gouverne encore toute la musique du Japonais, parce qu’elle lui est consubstantielle : le flot, le flux. Qu’il soit organique, minéral, technologique ou cinématographique, il constitue la façon de vie musicale vue par Hiroshi Hashimoto Mais Ripple, l’ondulation, est un flux aligné sur une progression géométrique, […]

Pateras Anthony – Chasms

Sirrwww.sirr-ecords.com C’est dans la pluie que débute cet album d’Anthony Pateras, le premier qu’il réalise seul sur piano préparé. Mais c’est une pluie figurée, de martèlements – il rend au piano toute sa nature d’instrument percussif –, qui vite se fait assez dense pour s’agglomérer en roulement, tournoyer comme un petit cyclone. Lumineux comme un gobelet rempli de verroteries, agité frénétiquement, il scintille, clignote, s’apaise pour attaquer les notes graves et terminer le balayage des cordes. Une fois ces présentations faites, ce tour de chauffe effectué, ce qui pourrait s’éterniser en circonvolutions encore chaotiques devient peu à peu une représentation de symphonie liquide, évoquant Varèse et Cage et peut-être plus encore Charlemagne Palestine lorsqu’il fourmille sur les carillons. Le premier morceau de l’album, Residue, connaît un autre dénouement, précisant encore la puissance dramatique de la composition de Pateras, en ce sens qu’elle prépare son moment de résolution en accumulant les tensions et en creusant les […]

Dirge – Wings of lead over dormant seas

Blight Records / Equilibre Music / Productions Spécialeswww.dirge.fr Marc T. a bien mis fin à Dither, il en reste toujours des traces dans Dirge. La nappe qui introduit ce nouvel album en témoigne dans la forme. Et tout au long du disque, la matière résonne des années d’application ambient mid tempo. Qu’on ne s’y trompe pas, Wings of lead over dormant seas – qui est sans doute le plus profond et le meilleur des travaux de Dirge – est baigné de métal ; son titre l’atteste autant que le passé (mouvementé) du groupe. Aujourd’hui stable, celui-ci regarde sa musique évoluer vers l’immobilité, dans ces eaux dormantes qui sont, comme chez Poe, le miroir reflétant tout autant que le puits de l’insondable. « Devant l’eau profonde, tu choisis ta vision », écrivait Bachelard. Pour Dirge, il semble que les deux images, le ciel et le fond, se mêlent. Les longs morceaux de l’album réverbèrent le rock […]

On – Second souffle / Arca – On ne distinguait plus les têtes

Brocoli / Metamkinewww.brocoli.orgIci d’ailleurs / Differ-antwww.icidailleurs.com Sylvain Chauveau est un musicien étrange, dont les œuvres sont parfois lisses jusqu’à en devenir diaphanes, tandis que d’autres savent attraper l’oreille et plus encore faire résonner une part souvent inexprimable de l’émotion musicale. La double pratique formelle de Sylvain Chauveau, que l’on peut qualifier rapidement de mélodique et expérimentale à la fois, ne semble pas appuyer une encombrante schizophrénie artistique mais plutôt l’embrassement d’une expression originale qui s’abreuve à ces deux sources. Leurs formes, il est évident que Chauveau les aime, son duo guitare / clavier Micromega (en compagnie de Fred Luneau) l’attestait (bien plus que la pop de Watermelon Club, son groupe d’origine). La complexité prenait alors la forme d’une mélancolie dans des esquisses mélodiques simples déployées dans les résonances les plus travaillées. Ce qui paraît alors comme une manière d’extrémité dans son parcours musical se trouve maintenant distillé selon une dilution plus ou moins élevée dans […]

Jazkammer – Balls the size of Texas, liver the size of Brazil / Marhaug / Asheim – Grand Mutation

Purplesoilwww.egoland.org/psTouch / La Baleinewww.touchmusic.org.uk Manipulateur expérimenté de bruits divers, Lasse Marhaug façonne les échos industriels jusqu’aux distorsions de cordes, appliquant le collage et les déflagrations informatiques. Son exercice s’est toujours pratiqué de manière très organique, physique, il est tout autant héritier de la musique concrète que de l’édification industrielle. Cette sensitivité est à l’image de sa façon de jouer et de se situer dans la (les) scène(s) où son nom s’est répandu. Membre de longue date du collectif norvégien Origami Republika, il se place dans la continuité de nombreux artistes (dépassant le domaine de la musique), un artisan. Son affiliation assez récente à une certaine aristocratie de la musique expérimentale radicale ne semble en aucun cas le résultat d’un calcul. Lasse Marhaug est devenu une artiste de référence parce que son travail s’accompagne d’une véritable inventivité, et que le duo Jaz(z)kammer (voir Fear Drop 9), qu’il a fondé avec son compatriote John Hegre, s’est imposé […]