Shoemaker Matt – Tropical amnesia One

Ferns Recordings
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Lorsque Francisco López a attiré mon attention sur le stage qu’il organise chaque année en forêt amazonienne, j’ai regretté tout à la fois de ne pas être musicien et de ne pouvoir faire le déplacement, pour diverses raisons. Une plongée de plusieurs jours dans un des milieux les plus riches en formes vivantes et, partant, en sources sonores variées, guidée par l’un des plus éminents spécialistes mondiaux du field recording, voilà de quoi faire dériver l’imagination. Matt Shoemaker a réalisé cette expérience, en 2007. Ses notes confirment aussitôt la multiplicité sonore, qui suivait les musiciens jusque dans la nuit, mais elles révèlent aussi un but dans sa composition, que nous allons d’abord examiner. Tropical amnesia one débute et se termine sans être borné par des effets mettant en scène une ouverture ou une fermeture. On se trouve, et pour toute la durée de la pièce, dans le monde sonore qui se prolonge à tout horizon. Ni le temps ni l’espace ne semblent pouvoir le limiter. La mémoire perdue n’a pas d’autre champ d’ouverture, et sur ce titre d’amnesia, il y a certainement à comprendre l’influence profonde de la démarche transcendantale de Francisco López ; celui-ci privilégie une approche sonore « délivrée » de l’anecdote, où l’expérience du son est vécue pour elle-même, indépendamment du contexte. C’est dans une perspective identique que se place Matt Shoemaker, qui propose l’immersion directe dans ces sons aqueux, un peuple de clapotis, d’ondulations boisées, une variété de sons animaux qui, du pépiement au grincement, du croassement au sifflement, répondent harmonieusement à cette frise sylvestre. Les couleurs, on ne les voit pas mais on se les figure, dominées par le brun et le vert régulièrement ponctués de tons vifs. Au cours de cette pièce les équilibres ne changent guère, elle constitue à vrai dire une expérience de fusion dans la matière même, écartant la dramatisation d’une composition plus classique. Car Matt Shoemaker nous apprend qu’en assemblant les field recordings, il s’est immédiatement senti « saisi par l’idée d’une forêt tropicale imaginaire, avec ses poches d’eau, une sorte de vide insondable, s’étendant au-delà de la persistance de la mémoire ». Les grenouilles ou les fourmis que lui-même peut encore se rappeler, il décide que leur connaissance n’est pas nécessaire à leur expérience. L’abondance même des souffles portés par l’eau, la sérénité de la vague, l’éveil permanent à une expression de vie dénuée de langage et, il faut l’admettre, de temporalité, montre le succès d’une telle proposition. Amnésie, indifférenciation facilitée par la profusion, qui se suffit à elle-même et, à l’image de l’homme dans la foule, contribue à l’anonymat, à la perte de l’identité. Ceci trouve reflet aussi vite dans l’image même de la forêt, la plus vaste forêt tropicale du monde qui, de la même manière que la mer, symbolise un espace de dissolution.

Denis Boyer

2010-12-20