Fabio Orsi – Late Afternoon Tapes

Attenuation Circuit / Grubenwehr Freiburg www.attenuationcircuit.de   La discographie de l’Italien Fabio Orsi, tant solo que collaborative, est pléthorique et il fait partie de ces artistes qui, à la manière de certains peintres impressionnistes, parcourent sans relâche le même monde, pour saisir ses variations telluriques, climatologiques, lumineuses. Précisément lumineuses, car dans ces Late Afternoon Tapes on ne saurait faire la part des cordes et celle du synthétique, tant les allongements des unes et le fuselage de l’autre s’absorbent dans la réverbération. C’est bien la lumière ici qui varie progressivement au gré des textures, celle d’une fin d’après-midi, qu’Orsi tente de peindre, jusqu’à l’arrivée du soir. Selon le label, Fabio Orsi se place dans le sillage de Fripp ou encore Fennesz. Je dirais peut-être plus encore dans celui de Fripp & Eno, inventant ainsi rétrospectivement les prémices de leur Evening Star. On n’oubliera pas non plus qu’Eno s’était lui aussi attardé sur un après-midi, avec Thursday […]

Internal Fusion – L’Incertitude des signes

Attenuation Circuit www.attenuationcircuit.de   Il peut sembler nécessaire, parfois, de se retrancher dans l’incertitude. Ainsi, Éric Latteux alias Internal Fusion, refusant souvent l’imperméabilité des cases – les cases elles-mêmes – a-t-il dans ses compositions, marqué une fusion, une saine confusion, entre différentes sortes de circularité, du post-baroque de la cassette Et la nuit éclaira la nuit (dont les titres des morceaux sont tous empruntés à des nouvelles de Borges) aux ethnofuturismes de son album en compagnie de Désaccord Majeur sous le nom (lui aussi pris à Borges) de Tlön Uqbar. Cette collaboration précise l’attrait pour la boucle, le retour, le cycle, rapprochant sa musique d’un point de vue conceptuel et parfois stylistique de celles de Rapoon, Alio Die ou Muslimgauze. La naissance de la boucle, ou de l’ellipse peut s’opérer de plusieurs manières, pour certains cela se fait in medias res, mais Éric Latteux se plaît à d’autres approches. Ainsi, l’introduction de son album Om […]

Sonic Area – Ki

Audiotrauma / Ant-Zen www.ant-zen.com Plus intéressant que le déjà-vu, il y a la réminiscence, comme dans ces croisements de récits où les mêmes personnages font irruption à travers les époques, les lieux, archétypes d’eux-mêmes, reboots d’eux-mêmes, mais assurément eux-mêmes. On navigue ainsi dans le Jerry Cornelius de M. Moorcock ou Les Cités de la nuit écarlate de W. S. Burroughs. Prenons maintenant un musicien, Arnaud Coeffic, alias Arco Trauma, alias Sonic Area (disons donc multiplement lui-même), qui s’est incarné dans le tournant fin de siècle décadent et spirite avec Music For Ghosts, qui ensuite rêvait de Gagarine comme jonction entre l’époque de Jules Verne et la nôtre dans Eyes In the Sky, et qui aujourd’hui construit son nouvel album autour de la notion orientale du Ki, cette force qui ressemble tant au pneuma des Grecs anciens, un souffle qui traverse toutes choses, qui sous-tend le monde et l’énergise. Dans la musique de Sonic Area, il […]

Michael Begg & Roedelius – Two Gather in the Waiting Room / Black Glass Ensemble – Arise From the Twilight

                  Klanggalerie www.klanggalerie.com Omnempathy www.omnempathy.com Michael Begg est certainement le plus sociable des musiciens isolationnistes actuels. Sa prédilection pour le crépuscule, son romantisme nocturne, n’excluent pas, favorisent même, le partage et la coopération. Les invités et collaborateurs sont fréquents sur ses albums, de Chris Connelly à Ben Ponton, de Nicole Boitos à Colin Potter, sans compter sa participation très active à Fovea Hex. Michael Begg a aussi monté son propre orchestre nocturne, Black Glass Ensemble. Cette possibilité de l’échange, de l’hybridation dans une musique ambiante si sensible manifeste assurément un penchant naturel, mais aussi l’amour de la nuance. Dans le brun, dans le gris, dans le noir, il existe des palettes aux étapes innombrables ; les époques successives de la musique nocturne en témoignent déjà, du baroque primitif à la musique électronique en passant par le romantisme, toutes tendances parfois explorées par Michael Begg. Parmi ses inspirateurs, il […]

Roger Eno & Brian Eno – Mixing Colours

Opal / Deutsche Grammophon www.rogereno.com www.brian-eno.net   Officiellement, la collaboration des frères Eno n’a que peu souvent pris forme. L’album Apollo où figurait l’un des emblèmes de Brian, An Ending (Ascent), réalisé en compagnie de Daniel Lanois, l’a ouverte, The Pearl avec Harold Budd et le même Lanois l’avait répétée. Presque quarante ans plus tard, Mixing Colours unit de nouveau les touches du piano de Roger avec les programmations de Brian. Mixing Colours, ou le mélange des couleurs de deux musiciens, sur lesquels l’influence formelle et conceptuelle de Satie reste puissante. Chaque morceau, tel une vignette, se développe autour d’une variation d’un motif de piano, chemin mélancolique et brillant simultanément, comme celui qu’on arpente un jour de printemps après qu’il a plu – vient à l’esprit ce vers de Cadou « … l’églantine que l’on cueille les soirs de juin quand il pleut… ». Qui ne voit alors les douces couleurs un peu passées des pétales et […]

Fovea Hex – The Salt Garden III

Headphone Dust / Die Stadt www.janetrecords.com Dans son roman inachevé Henri d’Ofterdingen, Novalis faisait rencontrer au jeune homme un vieux mineur (en qui on a pu voir Goethe) qui lui dit son bonheur d’avoir vécu cherchant le filon brillant dans le noir : « Savoir où se trouvent les puissances métalliques et les extraire lui suffit ; mais leur éclat éblouissant ne peut rien sur son cœur pur. » De la même manière je pense, la recherche de l’éclat, sa mise au jour dans la forme la plus modeste de la révélation, voilà la récolte du jardin salin de Fovea Hex. Autour de Clodagh Simonds, se dévoile la troisième et ultime parcelle du Salt Garden conservant les équilibres des deux premières parties : cristallisation, solidification de l’éther. Aussi bien que les charges électriques du sol et du ciel s’attirent, la musique de Fovea Hex opère la liaison permanente entre la terre et le soleil. Là prend forme son pastoralisme, […]

Netherworld – Algida Belleza

Glacial Movements www.glacialmovements.com Il n’est, a priori, rien de moins propice à l’attendrissement que les étendues désolées des zones polaires. Un musicien comme Alessandro Tedeschi le sait bien, qui sous le nom de Netherworld parcourt depuis de nombreuses années les méandres musicaux d’une surface de banquise sans cesse redessinée par le vent et les jeux miroitants du soleil. Pourtant, à part soi, on ne peut s’exonérer de l’émotion, et je pense que la musique de Netherworld a toujours conservé cette poche de survie, ce cœur chaud irradiant dans l’étendue gelée. Qu’il s’agisse des belles variations harmoniques ou des vagues synthétiques gardant leur souplesse même au plus froid du blizzard, il est bien question d’émotion et l’un des enjeux alors est de ne pas s’abîmer dans le sentimentalisme. Aujourd’hui, la tâche est plus grande encore car Alessandro Tedeschi a conçu Algida Belleza (« beauté glacée ») comme un double hommage : à la naissance de sa fille, aux espèces […]

Sphyxion – 2

Zoharum www.zoharum.com La musique du duo Maninkari pourrait se limiter aux paysages déjà très vastes du drone, de l’Orient fantasmé, de l’ambient organique. Mais elle occupe dans sa forme et dans son esthétique un canton illimité de ce territoire : celui du rêve. Alors, elle peut doucement muer, varier ses pentes et emprunter le tour électronique si cela lui chante. C’est ainsi la deuxième fois que les frères Charlot quittent l’habit Maninkari pour revêtir celui de Sphyxion. L’ambition est de donner une vision très personnelle, soumise à des gestes particuliers, d’un style que l’on peut nommer minimal wave. Les rythmes, engendrés par la machine, éloignent du liquide qui hydrate les compositions de Maninkari ; ici ce sont des fluides métallisés qui circulent, huilent une boîte à rythme claudicante mais sans prééminence. On pourrait, par endroits, se croire dans l’atelier de Myiase, voire Into the Reactor. Car avant tout, les rutilances dominent. Là c’était le cymbalum, ici […]

Frame – The Journey

Glacial Movements www.glacialmovements.com   La neige tombe sans bruit, et pour l’éternité les étendues glacées sont liées au silence. Les lèvres serrées, par crainte de la gerçure, le musicien des confins arctiques doit s’arranger d’une mission paradoxale – celle qui échoit en fin de compte à tout musicien hanté par sa charge – dessiner les harmoniques du silence. Non forcément composer aux abords de l’absence de son, comme Francisco López a su le faire, mais donner, par la mise en scène, à entendre le paysage sonore désolé et fascinant des étendues glacées. Un art, pour emprunter le titre d’un livre de Joë Bousquet, Traduit du silence. Le musicien italien Eugenio Vatta s’est donné pour tâche, avec Andrea Benedetti, de composer une musique filmique, en ce sens qu’elle peut accompagner ou s’épanouir sur la suggestion de films muets. Donner l’écho d’images sans bruit, s’affranchir du ronflement de la bobine défilant sur le projecteur. Sous le nom de […]

Troum – Transformation Tapes (2 CD)

Transgredient Records https://www.dronerecords.de/ Troum est un duo allemand que connaissent bien les habitués de ces pages, électroniques ou physiques. C’est un groupe des plus important dans l’édification des courants qui inspirent Fear Drop et nos parcours respectifs se sont croisés de nombreuses fois. On sait, lorsqu’on aime Troum, combien leur musique est profondément humaine. Son romantisme moderne (n’ont-ils pas placé l’une de leurs trilogie sous l’enseigne « power romantic » ?) se nourrit du rêve comme de toute vie d’un esprit sans contrainte. En quelque sorte révélation, leur bourdon d’harmoniques – le plus souvent issu de cordes, mais aussi de voix, d’accordéon… – exhale une mélancolie primitive qui fait vibrer jusqu’à la respiration. Cold wave, drone, musique industrielle, expérimentations concrètes se mêlent en un très humble atelier onirique (Troum est un équivalent ancien de l’allemand Traum, le rêve.). Un tel voyage nocturne relève de la navigation, et le sentiment océanique habite un grand nombre de leurs œuvres. C’est […]

Yui Onodera – Semi Lattice

Baskaru www.baskaru.com   On ne dit peut-être pas assez souvent combien les musiques informelles ont bien plus voir avec l’architecture que d’autres compositions plus attachées à la mélodie et / ou au rythme. Ce paradoxe n’en est pas un : au plus près de la structure, les formes tendent à s’estomper et la première phase d’ajustement laisse simplement apercevoir une texture effilochée ou accidentée. Puis, une fois la nouvelle échelle assimilée, apparaissent d’autres modèles, certains en répercussion fractale de l’extérieur, d’autres plus organiques, sous-tendant l’organisation de la fibre. L’architecture de l’infime est le domaine de Yui Onodera, dont le cheminement est propre à son exercice, puisant des sons de piano, de guitare, des enregistrements de terrain. Toutes ces matrices sont infiniment vibratoires, et le musicien japonais les organise suivant le flux qu’il imagine à leur déploiement. Au contraire de son compatriote Sawako (ce qui motive le choix de cet exemple est que son magnifique nu.it a également […]