Laurent Pernice – Presque Nature

taâlem

https://taalem.bandcamp.com/album/presque-nature-musiques-immobiles-26-30-alm-146

 

Inclassable et polymorphe plus encore que bassiste, Laurent Pernice l’est par définition. Attention donc aux premières impressions, le change est donné mais il convient de prendre l’expression au pied de la lettre. Sous les apparences, tel le rêve, l’art de Laurent Pernice promet d’autres lectures. Musiques expérimentales, oui pourquoi pas : collages industriels, proto techno, trip hop, ambient, le registre est large et il faut accepter de se laisser surprendre à chaque nouvelle excursion. Ainsi, loin des boucles électro de Il y a les ombres, récent album publié par Le Label Beige, Presque nature prend le parti naturaliste mais sans ignorer un instant les prérogatives du musicien. Quant à l’auditeur, le regard autant que l’écoute font tout.

Bien que se situant dans le sillage des minimalistes qui depuis des décennies jouent avec le temps jusqu’à en mimer l’arrêt, les musiques de cet album n’ont rien de réellement fixes, d’autant qu’elles rendent en partie compte de pérégrinations. Cinq longs morceaux rapportent dans leur composition des traces de lieux. Si le premier est on ne peut plus exotique à cet égard (Vanuatu), les autres se nourrissent d’ambiances sonores captées dans le sud de la France pour trois d’entre elles, et dans le nord pour la dernière. Mais tous cherchent l’équilibre entre la nature et celui qui l’écoute, le lieu et celui qui joue en s’en souvenant. Les notes de piano du morceau Un rêve subaquatique ne se mirent-elles pas dans le lent courant ?

Aussi bien et une fois de plus, le titre, Presque nature, nous met en garde, méfions-nous des idées reçues, attendons-nous à voir les styles se cacher, se traverser, s’interroger. Field recordings oui, espaces naturels assurément, mais intensément quoique discrètement habités par le musicien soucieux de son geste dans le respect du lieu, mais jamais mis en vacance. Aucun field recording ne paraît collé, plutôt intégré à même valeur que les instruments. S’ensuit ce qu’il convient d’appeler musique ambiante, parfois dans le sillage des Californiens – Steve Roach, Robert Rich… – mais aussi dans le dessein de lever le voile sur la beauté prototypique des sources naturelles, et je pense en particulier aux oiseaux, qui offrent le modèle du chant depuis toujours. En marque de respect sans doute, Laurent Pernice offre avec eux dans le morceau Aussi loin la possibilité d’une haute émotion, le rêve romantique du lent écoulement de la musique humaine dans l’harmonie du lieu. Musique d’inquiétude également, où l’égrènement presque horloger des discrètes percussions semble rappeler le danger d’extinction qui menace l’oiseau enregistré.

Ce potentiel émotionnel, nous le trouverons discrètement porté à son point d’incandescence avec la pièce Lever du jour 1, inaugurée elle aussi par les oiseaux, qui voisinent un autre emprunt, miroir d’un madrigal du 17e siècle, réduit à son filet d’harmonique essentiel, menant à l’inéluctable fredonnement intérieur, la preuve subtile que la musique peut mener à l’impossible partage de l’incommunicable saisissement. La nature au musicien, le musicien à l’écoutant, la nature à l’écoutant – seul à seul.

 Denis Boyer