Attenuation Circuit
Il existe plusieurs traditions de la musique industrielle. Celle qui puise dans le Metal Machine Music de Lou Reed publié en 1975 et les premiers travaux de Throbbing Gristle enregistrés la même année peut certainement répondre au manifeste L’Art de bruits de Russolo. D’autres, plus nombreuses, témoignent des mille hybridations que ces racines industrielles ont pu opérer au voisinage d’autres musiques.
Maurizio Bianchi (M.B.) a suivi de tels croisements, ajoutant à son inclination pour la musique bruitiste dès ses débuts musicaux en 1979 sa fascination pour les albums les plus sombres de Tangerine Dream. Virements et revirements, rencontres et collaborations que l’on peine aujourd’hui à dénombrer ont fait de sa musique un lieu dense et inattendu.
Il est, à la façon de Brume, Contagious Orgasm ou Telepherique, un créateur de monde. Ici, en compagnie du duo italien P.U.M.A., il crée un cinéma sonore, où la cohérence doit autant au cheminement de la composition qu’aux images mentales que fait naître l’auditeur. Cette musique pourrait être qualifiée de « lynchienne » sans abus. Le noir et blanc succède au rouge, les voix lointaines se noient dans les échos de fonderies, dans les rumeurs d’une civilisation agonisante qui s’entendent comme les vestiges fantômes hantant encore avec une vaine opiniâtreté les tubulures métalliques désormais autonomes. Il faut ainsi souligner l’organicité de cette ramification industrielle, ce qui une nouvelle fois appelle à mesurer la proximité avec Brume. Cette démarche absolument contraire au plunderphonics ou au collage abrupt est ainsi bien plus féconde en images, aussi sombres soient-elles.
Car il est bien question d’obscurité, ici avec P.U.M.A. comme dans nombre des œuvres de Maurizio Bianchi / M.B. qui a longtemps travaillé autour des concepts d’aliénation. Le cinéma recréé ici par les artistes n’a rien de pastoral, on l’aura compris et s’ils entendent s’inspirer de véritables œuvres cinématographiques, ce seront sans surprise vers THX 1138, Orange mécanique, Eraserhead et Stalker que leur goût les mène – et nous mène. La tension de tous ces films entre l’individu et la société qui le façonne et le broie, se veut ici répercutée dans la déambulation tantôt profondément vibrante tantôt cristalline, tantôt charbonneuse tantôt réverbérante, mais toujours souterraine, dans le « Moho », sous la croûte terrestre. C’est, comme dans bien des livres dystopiques, la zone où l’humain rêvé ici se réfugie. C’est aussi, de manière tout aussi onirique, où l’inconscient donne forme à l’étrange, à l’innommé, une masse en mouvement comme l’antique Pangée qui avant de se diviser contenait toutes les terres émergées ; une masse de musique à peine imaginable il y a cent ans à peine, se dessine pleinement, féconde même en l’absence de lumière.
Denis Boyer

