Rohs! Records
https://rohsrecords.bandcamp.com/album/dust
À la disgrâce de l’éternité perdue, la vie a ajouté à l’être sa précarité, donnant dans le même mouvement la gradation du déroulement. C’est au choix, pour laisser le temps s’écouler, s’encoigner dans l’ennui ou courir frénétiquement.
Il existe une voie médiane, plus proche de la méditation, avec en vue l’inaccessible immobilité, cette « sagesse acquise des choses » pour rappeler la belle formule de Supervielle. Regarder ainsi la lente et paradoxale progression de la fixité, voilà tout un programme auquel répondent plus que d’autres les musiciens de la glace.
L’entropie fascine le drone. Elle lui imprime, et plus encore lorsque la température atteint celle de la banquise, une illusion de stagnation qui, aussi bien, se trouve compensée par les cristallisations en efflorescence.
Il se trouve que le glacier, dont le déplacement vers la vallée nous est imperceptible, atteint parfois (et plus souvent en raison du bouleversement climatique) un mouvement visible, c’est la surge.
Roberto Galati a déjà traduit cette impermanence, cette érosion plus ou moins sensible du monde. L’album Fragility, en 2019, en témoignait. Aujourd’hui encore, il fait de sa musique un lieu de double reflet, de double métaphore, glacée et environnementale.
Il faut avoir à l’esprit que l’effritement se trouve alors modéré par une dynamique écumeuse, c’est ce qui fait toute la tension musicale de l’album Dust.
Dans son exercice, principalement appliqué aux cordes de guitares et aux synthétiseurs, Galati peut rappeler Fennesz, autant que Stars Of The Lid. Mais de cette couleur il décline son propre nuancier. La luminosité d’abord, plus que tout sans doute, marque la réverbération de la dissolution flamboyante. Dans la fontaine d’harmoniques des concrétions naissent, bribes d’embryons mélodiques bientôt ravalés par le flux, mais aussi, et plus volontiers mélancoliques, des arpèges éclaircis. Chacun chante la lente érosion des choses, se hâte de paraître au soleil avant d’atteindre la nuit. Ce beau paradoxe, celui de la vie en fait, prend musicalement une double teinte, que l’on pourrait circonscrire entre Robin Guthrie et Troum. Mais ce serait peut-être trop limiter l’exercice de Roberto Galati, dont la coloration propre devient désormais reconnaissable, imprimée dans tous ses albums, niches de paysages au lacis délié, logés dans la trombe de réverbération.
Et si dans cet univers désormais balisé l’on trouve cette fois un morceau atypique, une pépite folk où Galati s’adjoint des voix, pour une ouverture comme une halte, c’est pour rendre plus humain encore s’il était besoin, un album qui chante la force dans la fragilité, la dynamique opiniâtre de ce qui s’érode, la vie et sa Sehnsucht.
Denis Boyer

