David Thrussell – The Reign Of Dead Matter

Ant-Zen

https://ant-zen.bandcamp.com/album/the-reign-of-dead-matter

Pendant longtemps, les compositions de David Thrussell furent singulièrement brillantes dans la galaxie electro. On tentait de ranger dans l’EBM les albums de Snog, son projet chanté, mais les éclats et les sons vissés en faisaient une étoile solitaire. C’est avec un assemblage de morceaux instrumentaux ambiants tirés de EPs de Snog que Thrussell créa Black Lung, projet bientôt plus important que Snog. Bien que compilés, les morceaux du premier album de Black Lung, Silent Weapons For Quiet Wars (ou For Silent Wars, selon les versions), forment un ensemble très homogène, où sons concrets et industriels, samples, et nappes synthétiques proto-mélodiques s’offrent en tissage onirique, peuplé et presque cinématographique. Mais Black Lung, « l’enfant » de Snog, devint bien vite sur les albums suivants un projet tourné vers le rythme et l’électro. Les travaux de David Thrussell, à la fin des années 1990, dessinèrent ainsi les modèles d’une alchimie électronique où le travail sur le son et les harmoniques ne sacrifiaient rien à la complexité rythmique.

Pourtant, au cours des années suivantes, et à mesure que les épigones apparaissaient, David Thrussell semblait se répéter, et ses compositions perdre en profondeur, jusqu’à devenir parfois de simples échos appauvris de ce style qu’il avait pointé.

Aujourd’hui, pour le ravissement de ceux qui connaissent ses talents de compositeur, il retrouve le sillon ambiant. The Reign Of Dead Matter est un album enregistré en public, dans le cadre d’un concert privé à la « loge de la Société Théosophique » de Melbourne. On connaît son goût pour les conspirations qui le fascinent au même titre que les pratiques mystiques. Quel degré de sérieux ou d’ironie accompagne sa dénonciation du capitalisme effréné ou son intérêt pour l’occulte, nous n’en discuterons pas ici. Toujours est-il que The Reign Of Dead Matter est conçu comme «une musique rituelle ».

À l’évidence les compositions sont sombres, souvent tendues sur des vagues mélancoliques et graves, dans tous les sens que ce mot revêt. Pourtant, ce passionné de Lovecraft qu’est Thrussell ne déploie ici rien d’horrifique. Le mystère est plus suggéré qu’illustré et un grand soin est donné à chacun des sons synthétiques qui s’éploie en vagues, dont certaines atteignent la lumière. Cette musique qui s’apparente en bien des endroits aux canons dark ambient est scénographiée, mais la mise en scène ne cède absolument jamais au grotesque. Bien au contraire, lorsqu’elle touche à la majesté c’est par des touches qui tendent à se vaporiser. La mélodie est plus ébauchée (fantôme presque) qu’énoncée, et les soulèvements d’harmoniques, toujours menés par la stratification progressive, tiennent principalement de la respiration, du souffle primordial. Qui ne se prendrait alors à faire lever un fredonnement intérieur ?

Cthulhu n’est sans doute jamais loin – l’artiste évoque la renaissance d’un cosmos éteint – et si cette musique est faite pour être jouée dans les « cathédrales de la nature », que « le sacrifice et la destruction » font partie du cycle, le subtil équilibre des forces de cette musique ambiante fait la part égale à la ténèbre enfouie et au renouveau vernal.

 Denis Boyer