Troum – EmphasYs

Cyclic Law / Transgredient Records

https://cycliclaw.bandcamp.com/album/emphasys

 

Si dans la musique du duo allemand Troum, le son est toujours considéré comme une matière, une texture, plutôt que comme une composition ordonnée, dans le même temps il est tramé de manière à induire le sentiment de la mélodie, qui se manifeste avant tout dans le fredon.

Ordinairement, les cordes et leurs traitements constituent sinon la matière unique, du moins la source principale de ce tissage. Il se crée dans leur allongement, leur réverbération, leurs superpositions, un monde de sensations flottantes ou introspectives qui, selon les deux musiciens, entraîne un état proche du rêve (Troum est une forme ancienne de l’allemand Traum, le rêve).

EmphasYs est une œuvre particulière en cela qu’elle éclate et élargit volontairement la circonscription habituelle aux cordes électriques.

Chaque pièce porte le nom d’une nuance de couleur (comme celles de Roger et Brian Eno sur l’album Mixing Colours, mais cette anecdote et la très large appartenance commune à la musique ambiante seront les seuls points de convergence des deux disques).

Ici, les nuances de couleurs correspondent au traitement d’un instrument différent, avec lequel chacun des morceaux a été tramé. L’occasion pour Troum de se confronter à des contraintes nouvelles en explorant sa propre essence, d’expérimenter comment elle peut varier et connaître le mélange sans tourner. Nuancier des sources, il surprendra lorsqu’il construit son dégradé avec d’autres instruments que les cordes. Il s’ensuit, comme dans le catalogue des variétés d’une espèce minérale, une diversité dans la continuité. On citera, pour inhabituel, le didgeridoo, utilisé sur la pièce Schwarzgrün, où curieusement l’identité de Troum semble parfois s’éloigner, pour s’approcher des gestes de Lustmord.

À certaines extrémités il ne reste que le cœur sombre, comme dans Bursztyn, issu de notes de saxophone. La signature de Troum y est incontestable, sur les sons lentement soufflés, traités en un long allongement attentif à l’obscurité. Ce qui est écoulement, flot, prend le tour de l’esquisse mélodique, toujours profondément nocturne, comme sur Silver-Grey, procédant de sons de violoncelle.

Pour retrouver un peu de lumière, l’accordéon, instrument depuis longtemps déjà familier du duo, est utilisé pour Ur-Blau, pièce qui naît dans le grain, dans l’écho contraint d’une déambulation souterraine. Accordéon comme on ne l’attend pas, traité par petites touches mêlées aux pas, comme signaux de cuivres lointains.

Ici comme ailleurs, l’épaississement progressif des différentes strates lève des rubans d’harmoniques de plus en plus lumineux, surimposant le fredon. C’est tout l’ADN de Troum en somme, un dialogue sans cesse renégocié entre le lumineux et le sombre, dialogue entraîné sur les cordes.

C’est pourquoi celles-ci occupent encore une large part de la palette de cet album. Une manière de mélancolie s’épanche toujours dans la musique de Troum, plus ou moins rubanée. Et le premier morceau de l’album, Sepia, en donne le modèle, issu des sonorités de la guitare électrique. D’autres cordes, cette fois acoustiques sur Arktisk Bla, bien qu’éclairées par les réverbérations se trouvent parfois survolées – magie du traitement – par un drone extrêmement sombre et profond. Jusant et flot évoquent tant l’eau que le ciel.

Mais c’est avec la cithare exploitée dans le morceau Oxblood Red que la plus grande complexité de Troum se trouve illustrée : la fragilité de lumière, effritée une fois solidifiée, qui se dissout en s’élevant, portant une nouvelle fois la protomélodie, le fantôme nostalgique qui hante les plus belles cathédrales cold wave. Le groupe montre, ici particulièrement, mais aussi quel que soit l’instrument, l’infinie délicatesse et la puissance se réverbérant l’une l’autre, qui forment l’âme profonde leur musique.

 Denis Boyer