Glacial Movements
https://glacialmovements.bandcamp.com/album/the-hermit
Évoluer dans les contrées glaciales, qu’elles soient réelles ou métaphoriques, n’incite pas aux effusions. Mais jusqu’à maintenant, la musique ambiante d’Alessandro Tedeschi alias Netherworld, qui arpente les unes comme les autres, conservait ce je ne sais quoi de lumineux, ne serait-ce que par effet de réflexion sur la surface de la banquise. C’était jusqu’à maintenant aux frontières de la figuration, portant une émotion profonde sans sentimentalisme, que sa musique contemplait les vastes étendues glacées. Qu’il s’agît de boucles d’instruments ou de vagues synthétiques, elles traînaient toujours une réserve suffisante de lumière.
Aujourd’hui, à la suite d’une période dépressive, Netherworld donne à voir sinon la nuit polaire, du moins la nuit du l’âme. Des enregistrements retrouvés, laissés depuis un quart de siècle, pour la plupart rudimentaires, pour certains altérés par le vieillissement des supports, voilà le matériau qui s’accordait à l’état d’esprit du musicien lors de la composition.
Cette disposition mise à part, la démarche peut ressembler à celle de William Basinski, notamment sur September 23rd et, bien sûr, les Disintegration Loops. Quant à la forme, si l’on excepte le morceau In The Blizzard qui peut résonner en écho au geste et aux réverbérations bouclées du musicien américain, elle diffère sensiblement.
L’album éclot dans le silence, celui de l’affliction, des yeux fermés, de la claustration. C’est une profession de solitude, d’érémitisme.
Des échos naissent, mais de quoi, de métal, de pluie, d’air, soulignant le vide de la pièce par leur réverbération. Lentement la piste des bourdons, des fuseaux gris se trace sur une banquise crépusculaire. Et c’est ainsi au fil des morceaux que l’on évolue dans le plus obscur – le plus solitaire – des travaux de Netherworld. Parler de dark ambient serait réducteur, il s’agit bien de noir, d’une neige contaminée par le gris mais çà et là, au gré des filins en ébauche de fredon, quelques luminescences guident l’auditeur.
Les titres des morceaux en disent longs sur l’état d’esprit du musicien et ils ne viennent dans ce sens que confirmer l’ambiance musicale : Loneliness, Vastness, Melancholy.. The Hermit bien sûr, qui donne son titre à l’album. Tant de tension s’entend dans cette musique malgré tout mesurée, entre l’immensité arpentée, l’incommensurable de l’insurmontable, et les échos qui reviennent, en larmes de glace, en fuseaux d’harmoniques, confirmer à celui qui les a tissés, à ceux qui les entendent, qu’ils n’ont pas encore perdu leur individualité, leur rapport au monde.
Denis Boyer

