Yannick Dauby – 蛙界蒙薰 ( Wā Jiè Méng Xūn ) / Yannick Dauby – Taî-pak thiaⁿ saⁿ piàn



Ini itu
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Kalerne
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Sur le fantastique label Ini itu, les disques vinyles sont des lieux de passage entre les structures de la nature et des objets et le projet musical qu’elles peuvent inspirer. Des artistes comme Artificial Memory Trace, Francisco López ou Steve Roden se sont depuis longtemps installés à demeure sur ces postes frontières. Yannick Dauby, quant à lui, est plutôt à l’avant-poste. Son rôle n’est pas des plus faciles. C’est un enregistreur de terrain depuis de nombreuses années, ses field recordings sont réputés et certains musiciens comme Alio Die et Thomas Köner lui ont déjà demandé collaboration. Mais c’est aussi un musicien, et bien souvent ses field recordings ne sont pas livrés bruts, il leur adjoint le geste supplémentaire de la composition. C’est le cas sur l’album 蛙界蒙薰 ( Wā Jiè Méng Xūn ), disque dont les deux longues faces mêlent des enregistrements d’amphibiens pris à Taiwan où il réside, et des sons de synthétiseur modulaire. Prend ainsi forme une épopée qui va crescendo, au cœur de laquelle les nuances de coassements s’égrainent en répondant aux effritements de synthétiseur. Le ballet de ces sons sans qualité harmonique captive par ses mouvements répétés et pourtant insensiblement variés, portant la spatialisation jusqu’à la figuration d’un écosystème hybride. Réponse de l’un à l’autre, la voix des grenouilles et celle du circuit s’enrobent et s’échauffent au point de devenir un seul chant anguleux et moite.
Autre foule grouillante et bavarde, celle des hommes. C’est, selon ses termes, « dans une relation ambiguë de séduction et de rejet » vis-à-vis de la ville de Taipei où il habite que Yannick Dauby a réalisé les trois pièces (chacune répondant à une commande) qui constituent le CD Taî-pak thiaⁿ saⁿ piàn, publié sur son propre label Kalerne. La première, Nous, les défunts, parcourt sur presque dix-neuf minutes un espace où le profane et le sacré se côtoient, dans une célébration de masse qui prend à compte égal les rires les voix l’eau la musique répétitive les feux d’artifice ; avec quoi l’artiste conjugue ses percussions, ses effets, soit son jeu sur le temps. Un enregistrement, puis son appropriation et la composition qu’ils nourrissent ne peuvent qu’altérer le temps comme le tableau ou la photo altèrent l’espace, abolissant les limites qui les encadre, mais se jouant dedans. La fin, crépusculaire, où seuls subsistent les sons de chants de batraciens ou d’insectes, traitent à la façon d’un fondu, de l’abandon à la nuit. La deuxième composition, Taipei 1930, est tout aussi alimentée par le problème du temps, mais d’un point de vue macroscopique. Qu’est-ce qui fait la permanence de la ville, en dépit des tensions entre l’organique et le technologique ? , c’est un peu se poser l’éternelle question de l’ipséité de l’être. Reporté sur la ville, ce problème prend en compte ses pluies, autant que sa circulation. C’est le maître mot sans doute, agrégeant les natures opposées de la chair et du métal, du plastique, mais aussi du temps et de la fuite des hommes vers ces activités qu’ils croient rassurantes. Une fontaine bourdonnante, étouffant les harmoniques dans ses humeurs, guide vers des plateformes qu’on attendait plus peuplées, où résonnent encore des conversations aussi lointaines que les sifflements d’agent de la circulation, une distance comme s’ils surgissaient d’un autre temps. Passé ou présent d’une ville qui reste un espace de vie aussi consacré au singulier comme l’attestent les rires d’enfants et leurs chants, antidotes contre le problème du temps. La pièce de clôture du disque, Ketagalan, propose un autre voyage dans le temps, une exploration de paléoethnographie sonore, à la recherche de traces de la population aborigène de Taiwan, du nom de Ketagalan. Yannick Dauby nous apprend que certains des actuels habitants de l’île sont leurs descendants, dont le sang est depuis longtemps mêlé à celui des Chinois, qui ont également assimilé une partie de leur toponymie. Cette dernière pièce est la plus étrange, tant les sons, loin d’être aussi musicaux que ceux des deux précédentes compositions, n’en sont pas moins musicalisés. Ils agrègent pour un temps, avant de les laisser s’évaporer puis de les ressaisir, des voix – captations d’ondes, des chants – fragments, des vagues, des bourdons, et d’autres sons d’un quotidien aveugle. C’est une pièce fantomatique, la voie nocturne et le voyage dans les limbes temporels s’accordant au projet de la façon la plus juste.

Denis Boyer

2014-12-22