Maninkari – Continuum sonore 1 / Maninkari – Continuum sonore 2 (part 7>14)



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C’est le nom des esprits de tribus Ashaninca du Pérou et du Brésil que les frères Charlot ont choisi pour nommer leur duo. Faut-il un état de conscience chamanique pour les atteindre, la musique de Maninkari sera un puissant psychotrope pour assurer la liaison. Esprits de la terre, de l’air, ils ondulent de conserve dans cette musique où dialoguent les instruments des deux frères, les traitements qu’ils leur appliquent comme le dessin compliqué du tatouage sur la peau de qui a rapporté le secret des esprits. Chaque moitié de leur diptyque Continuum sonore déroule ainsi une musique habitée, ambiante et bourdonnante où la complexité du monde est traduite par la palette des sons et de leurs sources : samples, percussions, violons, drones, cloches, instruments rares…Le premier volume est peut-être le plus physique, où le souvenir empirique du monde se fait sentir, par le relief que les percussions envoutantes et lointaines rapportent des tiges de métal. Un bouillonnement avertit toutefois que l’essentiel se déroule au cœur de la matière ; on ne sait alors dans ce fluide épais de résonances et d’harmoniques si l’on nage au fil d’un air qui s’est densifiée ou si l’on navigue dans une terre qui s’est dilatée. L’état de grâce qui s’ensuit rappelle au sacré qui peut épouser la forme de l’orgue, un réseau de vagues mélancoliques dont les tuyaux relient le sol froid de la cathédrale au noir glacé du cosmos étoilé.
Le deuxième volume de ce Continuum sonore prend résolument le parti de la mine, se pare de noir dès la pochette et ne quitte que rarement les galeries qui plongent au cœur aveugle de la terre. Pour seul éclairage, le savant bouclage du babillage de violon, ponctuant comme gemme dans le charbon la basse excavatrice et vrombissante. Au terme de cette descente, il semble que c’est l’empreinte sonore qui parvient, que l’auditeur idéal – la création partagée du musicien qui le projette et de l’écoutant qui s’imagine – que cet auditeur idéal est revenu au niveau du sol, que le ciel au-dessus de lui est indiscutablement nocturne, mais qu’il est principalement témoin de ce qui bourdonne sous ses pieds, alors, s’allongeant, appliquant son oreille à la surface humide de sa litière, il est à l’écoute des grandes fonderies souterraines, des digestions minérales, et du chant de grâce qui huile le mécanisme tellurique. Après quoi, terre et ciel ne font qu’un, au profit d’un cosmos réinitialisé par la musique (la musique devrait toujours le faire). Et quand l’espace ne fait qu’un, les réverbérations de violon, les riffs de basses qui s’envolent comme les chants des anges errants de Rapoon, germent en un terreau qu’ils respirent, jusqu’à frétiller dans le sillage des synthétiseurs, gros porteurs arpentant le continuum, chargés du souffle mélancolique du fond des âges.

Denis Boyer

2014-12-07