Nimon – Drowning in Good Intentions / Nimon – The King is Dead / Displacer & Nimon – House of the Dying Sun




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Telle la Lune, la musique de Keef Baker a sa face cachée, son versant obscur. Que la perte successive de ses deux parents ait mené à la composition des deux premiers disques sous le nom de Nimon n’est, à cet égard, pas à négliger. On nous dit que son amour de la musique de Brian Eno et de Christian Fennesz doit aussi être pris en compte. J’ajouterais que tel la Lune, à nouveau, Keef Baker s’est projeté hors la Terre, un pas dans le cosmos. Car, si nous sommes assurés que tous les sons ont été produits avec des cordes de guitares, leur traitement, leur composition, leur allongement, leurs résonances, l’horizon qu’ils déploient, les situent bien plus dans la traîne de ce que l’on a appelé la musique cosmique. On jurerait entendre parfois ces sons de synthétiseurs vintage qui, comme sous les doigts de Klaus Schulze, font voyager entre les étoiles. Quoi qu’il en soit, c’est affaire de tristesse toujours, pas d’une affliction larmoyante, mais d’une nostalgie du bleu de la mer laissé à jamais derrière soi, troqué pour le bleu nuit d’un fond d’univers. Avec son premier album sous le nom de Nimon, Keef Baker si rythmé lorsqu’il publie sous son nom, se fait ainsi résolument nocturne. Le premier album, Drowning in Good Intentions, naît dans cette tristesse stellaire qui oublie toute vitesse car l’infini n’a que faire de la précipitation. Les vagues, denses ou autorisant une traînée d’harmoniques, entonnent un chant d’orgue, en d’autres termes une ascension. C’est, répétons, un jeu de faisceau nocturne, qui exhausse ses fragiles lumières comme les repères d’un chemin qui s’arrangerait en constellation. Les esquisses de mélodies restent laiteuses, une retenue qui se fait au profit de la vibration séquençant les lentes contractions de l’univers.
Pour la matière noire, ce sont les basses, profondes et perdues dans une toile qu’elles finissent par toutes abonder. Et l’album The King is Dead est plus sombre peut-être encore que son prédécesseur. J’arrêterais ici la projection de l’image cosmique pour retourner à un autre univers, celui voulu par le compositeur, le souvenir d’un père. Ainsi les titres, When a Home is no Longer Anyone’s Home, A Box of Old Photographs, A Pond in Wales, Something I’ll Never Forget, évoquent un autre domaine : une connivence filiale ; une autre obscurité : celle du deuil et de l’affliction. C’est aussi bien un monde fermé qui s’entrevoit dans la détente de ces vagues. Le tremblement, les esquisses mélodiques presque fredonnées par les cordes, leur fragilité, le crépitement insectoïde qui se déploie de loin en loin, tout cela est non seulement nocturne, mais aussi lové entre les haies qui closent le jardin, ou peut-être dans l’anneau que forment les bras autour des genoux, où repose la tête, retenant les larmes probablement, en tout cas les transmutant en or sonore, en or ténébreux, en respiration d’harmoniques.
Tamisé par le retour au rythme, ce monde si singulier altère son identité ; c’est ce qui se déroule lorsque Keef Baker / Nimon travaille de conserve avec un autre musicien lui aussi imprégné habituellement de saccades électro, Michael Morton alias Displacer. Si cette rencontre, l’album House of the Dying Sun, s’élabore donc sous le règne de la pulsation, c’en est une tout à fait adaptée à la dimension nuiteuse et cosmique, une oscillation de machine douce, pulsation minimale ou déhanchements ouatés. Mises en séquence de cette manière, les boucles ou les errances bleutées restent mélancoliques et les basses profondes les accompagnent.
Pourtant, pourtant… je ne puis entrer si profondément dans ce disque. Ce ne sont pas ses compositions, mesurées, jusque dans leurs envols les plus rythmés, hop, ce n’est pas sa production, irréprochable. C’est simplement, je crois, que la fréquentation antérieure et assidue de Drowning in Good Intentions et The King is Dead a domicilié mon écoute dans tant d’intimité et de peine transfigurée, qu’il faut un effort pour admettre de quitter pour le temps d’un autre disque, collaboratif, rythmé, cette respiration solitaire. Alors, si cela est possible, écoutez House of the Dying Sun avant d’investir l’univers de Nimon (et non l’inverse), oui : le crépuscule avant la nuit, le soleil couchant avant la Lune.

Denis Boyer

2014-09-24