Muennich/Esposito/Juppiter-Larsen – The Wraiths of Flying A


Firework Edition Records
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Trois musiciens spécialistes de l’expérimentation et du bruitisme ont composé, à l’initiative de l’un d’entre eux, Michael Esposito, cet étrange album en hommage aux artistes du cinéma muet tombés dans l’oubli ou dans le scandale avec l’avènement du parlant. Au départ, une visite d’Esposito à l’American Film Studio de Santa Barbara, ville dans laquelle les studios Flying A ont produit de nombreux films muets de 1912 à 1917. La musique, bancale et répétitive, séduisante pour ces mêmes raisons, entend sans doute redonner vie à ces « esprits », ces « spectres », ces « apparitions » qui hantent la mémoire de qui arpentera les studios à la recherche de leurs traces. Deux d’entre ces idoles oubliées sont identifiées : Mary Miles Minter à qui deux morceaux sont consacrés, et Audrey Munson, première femme à avoir tourné nue dans un film non-pornographique, et modèle de nombreux sculpteurs. Ces deux femmes ont également vu leur carrière stoppée ou freinée par des scandales liés à la mort de personnes de leur entourage. Ce contexte contribue à tisser le flou, ajouté au gris que l’on associe au cinéma précoce. Des voix également, des souffles mécaniques, des grésillements, des rythmes infra, construisent, par l’intermédiaire des trois musiciens experts, une trame où se joue le cinéma de l’étrange, la convocation d’esprits du passé avares en images, vrombissement fragile d’un art de la trace. C’est une pratique de l’archéologie industrielle, une réédification fantomatique de pièces d’ambiance. Le temps est le premier à se trouver bouleversé dans ce projet, mais il n’est pas le seul. Nous l’avons dit, la projection est amoindrie, paradoxalement pourrions-nous tout d’abord penser, mais c’est peut-être pour annoncer la corruption que les années, le tumulte social et l’oubli ont imposé à celles qui furent des étoiles. Une musique brouillée, comme le faible reliquat d’images sur une pellicule altérée par les âges, une musique qui construit en reflet de ces images un pêle-mêle savant où des voix émergent en analogues, voix que le cinéma des années 1920 n’avait jamais accordées aux images. J’entends ce tissage de voix, de sons mécaniques, de souffles enfuis, comme un rêve sans mots, un soulèvement d’apparitions orphelines de leurs membres, d’une part de leur histoire, mais pas de leurs émotions.

Denis Boyer

2014-09-23