Hecq – Avenger / Ben Lukas Boysen – Restive (O.S.T.)




Hymen
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On peut ne pas recevoir avec le même bonheur toutes les compositions de Hecq (c’est mon cas), mais on est obligé de lui reconnaître un talent incontestable de metteur en scène sonore, et même de décorateur. Ses sons, toujours élégants, empruntent à la plus grande finesse électro, aux plus raffinés des déploiements de basse, aux plus sophistiquées des constructions rythmiques. C’est bien là que sur certains albums j’oppose ma réserve, l’inflation de moyens déjouant aussi vite le goût qu’un débordement de mets riches sur une table. Mais enfin, il est des disques sur lesquels la retenue du musicien a opéré, presque de bout en bout, en sorte que les brillances n’éblouissent pas, mais éclairent. Avenger n’est pas un album d’une grande sobriété, il faut le reconnaître. Mais dans ses essors sur fondations breakbeat et dubstep, Benny Boysen / Hecq peint plus qu’il ne projette et l’appel aux mélodies entêtantes est toujours contrebalancé par un nappage de brume, floutant certaines des lignes qui tentent les plus lointaines envolées. La respiration s’emballe au gré du pitch, de l’ascension du volume, de la saccade de caisse claire ou du fragment de l’onde de basse compressée. Toute de moteur, cette musique éreintera à la manière d’un voyage à grande vitesse, avec ses panoramas filant sur les tableaux mouvants qu’offrent les larges espaces vitrés. Car, ode au synthétique des années 2010, l’album se construit sur un héritage de trois décennies, touché par la pointe du modernisme ; encore une fois il s’agit d’une merveille esthétique (on pense à l’architecture mathématique de certains albums de Scorn), orfèvrerie à la construction filmique (rythmique, décorative et mélodique) alambiquée mais praticable. Sans doute, lorsque l’évocation de David Harrow / Anne Clark se fait entendre dans les séquenceurs, on peut y deviner un rappel à une certaine économie de moyens que les années 80 se voyaient bien obligées de garder dans le domaine de la construction électro. C’est peut-être également, on se plaît à le penser, la leçon apprise depuis un album unique dans la discographie de Hecq, son manifeste dark ambient, totale réussite, Night Falls, publié en 2008. Mais pour renouer en plein avec cette face obscure et le plus souvent arythmique de son travail, il faudra écouter la bande originale qu’il a réalisée pour le film Restive, dont le résumé ne conditionne en rien l’écoute, même si l’on devine qu’en plusieurs endroits la structure des morceaux a été décidée pour s’apparier à la tension dramatique des images. Oublions cela et plongeons dans la matière de la musique. Pianos, cordes, nappes, réverbérations, alanguissements et compression confirment la mélancolie paysagiste de Night Falls, un pas de côté dans le foisonnement des exercices habituels. Et Boysen atteste alors que dans ce crépuscule il excelle aussi. Avec la profondeur d’un Troum ou d’un Thomas Köner (jusqu’à des éclosions d’infrabasses au milieu de la poudre de neige), sans plus de concessions à la légèreté, il s’affranchit en bien des endroits de l’abstraction pour tirer profit de tous les surgeons mélodiques, voire rythmiques, que sa texture fait naître. Certains y verront l’assujettissement à un certain sentimentalisme. Je ne le crois pas. Conscient de sa mission littéralement cinématographique, il met en œuvre ses grandes capacités expressionnistes, toujours mesurées, dans un univers noir et violet. Des rappels à l’œuvre de Shinjuku Thief (comme dans Night Falls) et à la part la plus pondérée du style dark ambient se dessinent ainsi dans la vague de lave sombre, dans les filins de glace, dans les fragiles réverbérations de verre. Musique du reflet, de l’horizon évanoui.

Denis Boyer

2012-09-08