Netherworld – Over the summit

Glacial Movements
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Je n’ai jamais détesté le tag « isolationism », inventé par Kevin Martin, et décrié par les artistes eux-mêmes qui se trouvaient rassemblés, parfois contre leur gré, sous cette bannière. C’est une réaction bien compréhensible, de ne pas vouloir se trouver limité par un style, que l’on serait censé partager, alors qu’on est si certain de son originalité, de sa singularité, que l’on se considère presque comme une île. Précisément isolé ! Le contour d’une musique ambiante mélancolique, balayant des paysages souvent désolés, ne peut se dessiner que seul, c’est acquis, mais les sons, les impressions, les effets, les tours de force d’une telle musique, appartiennent souvent à un répertoire commun. C’est que le paysage évoqué par la musique ambiante isolationniste, est souvent aride, mais d’une aridité de nuit, de froid. Ainsi, comme paradigme de ce style, l’on trouve la banquise, et la musique qu’on lui imagine. Pour compositeurs modèles, Lull (Mick Harris) ou Thomas Köner – et d’autres ensuite tels Troum, Voice Of Eye, Richard Chartier, Janek Schaefer, Biosphere… J’ai tout de suite ressenti du goût et de la sympathie pour la musique de Netherworld, lorsque, il y a quelques années, Alessandro Tedeschi, qui compose sous ce nom, m’a fait parvenir ses premières publications. Son amour prononcé, assumé, et même revendiqué pour la musique polaire, se doublait déjà d’une émouvante vibration. Mêlant le bleu du ciel, de la glace, et l’orange du crépuscule, il n’a jamais forcé les traits, mais plutôt il a cherché sans détournement à donner sa version de la musique arctique, boréale. Ses beaux disques, Kall, Magma to ice (en compagnie de Nadja, disque que nous avons eu le bonheur de publier), Mørketid, délient des boucles attristées à peine esquissées, comme des mirages des glaces. Le scintillement des cristaux en suspension, assurant une manière de diffraction harmonique, participe certainement de cet effet. À si bien polir son modèle, on finit peut-être par trop s’y refléter. Et pourtant, avec Over the summit, un pas a indubitablement été franchi. Quand ses prédécesseurs décrivaient la glace, le désert et son bleu à perte de vue, Over the summit se montre habité. Non que les quelques très rares voix importées (comme perdues par les communications d’avions survolant le paysage) en fassent un terrain conquis, mais plutôt parce qu’il est peuplé de mirages. Ceux-ci rendent la musique de Netherworld plus organique, ils habillent les fuseaux de lumière d’un bouillon de pétillement, une lointaine claudication évoque un rythme (l’influence de Rapoon se fait peut-être sentir dans ce moments), et surtout le travail sur l’esquisse mélodique est plus sensible. Un relief, comme celui d’une matière partageant ses états, naissant tant à la souplesse qu’à l’ankylose, c’est-à-dire à la souplesse perdue et non à son absence, ce relief marque la bordure d’une toundra, d’une pelouse que seules quelques semaines permettent de voir éclore, à moins que le plus long réchauffement dont souffre le pôle ait inspiré dans ses nouveaux tracés le musicien italien. Comme ses compatriotes Oophoï et Alio Die, il fait de sa musique un couchant, repose la brume dans son devenir incertain, fait gonfler les voiles d’une mélancolie d’harmonique, poussées par un vent portant les derniers échos d’une symphonie minimaliste. Jamais la froide et sombre musique de Netherworld n’avait à ce point tendu vers le miroitement, jamais elle n’avait tant semblé réchauffée.

Denis Boyer

2011-08-14