Broderick Peter & Machinefabriek – Mort aux vaches

VPRO / Staalplaat
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Longtemps, deux chemins se sont déroulés sans se croiser, jusqu’à pourtant parvenir au même point, un lieu de lumière tamisée. La musique de chambre au plus loin départ de l’un, le bouillon de la texture pour l’autre. En étapes du premier, Satie, les minimalistes des années 60, Nyman ; en jalons du second les passages successifs au fredonnement dans la musique ambiante postindustrielle. Il faut naturellement, au risque de briser l’image des progressions parallèles, considérer la musique ambiante de Brian Eno, héritier des premières, précurseur des secondes. La session Mort aux vaches de Peter Broderick & Machinefabriek ne constitue pas leur première collaboration, l’album Blank grey canvas sky avait été publié en 2009. Mais la session radio semble s’écarter de son folk atmosphérique, pour favoriser une abstraction mesurée tout autant qu’une mélancolie de cordes, apparentée à cet oxymore que je ne goûte que peu, le terme « modern classic ». Le Néerlandais Rutger Zuydervelt alias Machinefabriek est responsable du premier élément, souvent très (voire trop) discret, tant il semble respecter jusqu’à l’évanouissement les belles parties de violons et de piano de Peter Broderick. Celui-ci, habitué à côtoyer le post rock, le folk atmosphérique, prend ici racine dans ce que Satie a laissé de dénuement à l’émotion de la note résonant seule dans l’espace – on ne s’étonne d’ailleurs pas de trouver le musicien américain sur une compilation de réinterprétations en hommage au compositeur français (publiée par le label Arbouse), ni de le savoir dans le voisinage sur ce même disque de Rachel Grimes (de la formation Rachels). Peut-être, pour mieux comprendre les gestes de chacun, faut-il faire appel à la connaissance d’un autre artiste qui a vécu l’expérience de la musique de Brian Eno comme un endroit de départ et de retour, en un mot comme un havre : Steve Roden. Non que le duo s’approche tant d’une émanation de la poétique transcendantale de l’objet telle que Roden la compose à la façon dont Ponge l’écrivait, mais tout comme chez ce musicien de l’infime, il y a révélation du peu de souffle, équilibre précaire de la vague de son qui, à force de s’approcher de l’horizontalité, se met au niveau des larmes. Dès lors, ce que la corde laisse en pointe, ou plutôt en asymptote du silence, devient bourdon léger, et révèle le terreau des sons premiers qu’elle survole. La résonance du violon porte le germe de la mélodie, elle balaie et coiffe le tintement, pareillement le trille de l’oiseau se mêle à l’appel des grillons. L’un au ciel, l’autre à la terre, ils ignorent qu’ils participent de la même symphonie, du même chant du monde. Mais à l’inverse, Broderick et Zuydervelt, s’ils mêlent bien leurs chants (au sens propre dans le troisième morceau), font aussi de leur univers musical une zone humide où la pluie des touches épouse la résonance ovale, où l’harmonique de corde se sertit du grésillement, car l’homme peint et équilibre son paysage.

Denis Boyer

2011-08-14