Bokanowski Michèle – L’étoile absinthe / Chant d’ombre

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Ce disque a la qualité de publier deux œuvres de la trop rare Michèle Bokanowski, la première ayant déjà été éditée en 2002 par Metamkine, la deuxième étant restée inédite jusqu’à ce jour (mais représentée en public au festival Futura en 2006). L’étoile absinthe, c’est d’abord le désastre déclenché par la trompette du troisième ange dans l’Apocalypse de Jean, « qui tombe sur le tiers des fleuves et sur les sources […] et bien des gens moururent de ces eaux devenues amères. » Après les mots et la peinture, la musique pourrait paraître faible à décrire sa part de la révélation fatale. Je crois au contraire qu’elle est au plus près de la terreur sacrée dont le texte est la plus illustre fructification. C’est ce qu’a compris Michèle Bokanowski, lorsqu’elle répète la tension de corde, libère par instants un mixte de glissando et de voix (semble-t-il), fugace comme le mouvement involontaire du muscle, début de la représentation d’un monde qui échappe à sa propre emprise. L’amertume de l’absinthe s’empare ainsi de cette musique d’inquiétude, au demeurant glacée comme sa couleur verte l’impose. La dévastation est ici sans objet, elle est pouvoir retourné sur lui-même, sa propre essence, et lorsque le bourdon plus sourd éclôt et prend de l’ampleur, il est le premier, en fluide froid, à prendre possession de la surface, à lui donner corps, à la transformer en glace dont les émanations cristallines viennent s’évaporer au contact des infimes convulsions du souffle coupé, happé déjà par le vide, comme l’absinthe se dissout, mortifère, dans les eaux. Peut-être, pour mieux exprimer cet effleurement de la panique eschatologique, devrons-nous citer ce qu’Ernst Jünger dit avec bien plus de justesse dans Approches, drogues et ivresse : « Le silence s’impose alors, même dans la musique. L’innommé peut chanter, mais non pas recevoir un nom. » La seconde pièce du disque, Chant d’ombre, on l’entend, est tout aussi proche de cet espace incertain où le silence prend corps, verbe, où le noir primordial consent au gris, contaminé de peu de lumière. Cette pièce est puissamment belle, gréant une nef dont le départ et la destination sont du même continent obscur, roulant sur la vague ténue momentanément gonflée en épais filin granuleux doublé d’un reflet d’harmoniques. Par gros temps, on lance la corne de brume, et c’est elle que l’on croit entendre lorsque la descente de la vague et de son train libère le ciel enténébré. Quand la surface d’ombre miroite, elle atteint paradoxalement à plus de clarté, et laisse deviner dans ses profondeurs le babillage inintelligible de la noirceur, l’atelier où les boulets de charbons sont leurs propres contremaîtres. Ces étages mis en place, à l’oreille et à l’œil, le chant s’élargit, se polit, ondule, et même, lancé sur la voie organique, trouve une pulsation.

Denis Boyer

2010-12-20