López Francisco – Amarok

Glacial Movements
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Il faut sans doute un certain talent pour persuader Francisco López de s’écarter de sa ligne de conduite, d’obtenir de lui qu’il se plie à un thème énoncé, à l’intitulation de son disque, à l’illustration de sa pochette, en un mot à encercler son œuvre dans la contingence et à la sortir pour un instant de son absolu revendiqué. C’est ce qu’a réussi Alessandro Tedeschi du label Glacial Movements. Mais sans doute faut-il se garder d’y voir un abandon des principes du musicien espagnol. Sa musique selon lui doit être considérée pour ses simples et uniques qualités sonores. Il espère ainsi rejoindre un absolu de la résonance, une expérience transcendantale inconditionnée par les circonstances ou une quelconque interprétation. Situer, nommer, illustrer, comme c’est le cas ici, forment une série d’actions qui l’éloignent de son but, distraient théoriquement l’écoute. Or, si Amarok est en langage inuit le nom d’un gigantesque loup mythique, si la musique figure son souffle de vent glacé, tout cela, à l’image des premiers travaux de Thomas Köner, présente comme seule perspective de dépassement l’hypertrophie de soi-même : le blanc indéfinissable de la banquise, l’indistinct, la précédence, l’informulé. Et si Amarok se réalise dans toute cette « boréalité » – drone en ascension, souffle épais grisant le poumon, superposition entêtante de blocs jusqu’à effondrement dans le niveau le plus bas de l’audible, nouveau départ après quelques secondes pour l’effilochement d’un reflet organique de la glace, la formation progressive d’une nappe d’harmoniques mélancoliques – c’est qu’il élabore dans le même mouvement la musique du pôle. Elle contient plus que ses sons, elle appelle les sinuosités de la piste glacée, le bleu à peine discerné de sa douceur, les arêtes de ses déchirements, la férocité de son climat, l’éclat débordant de sa pâleur. Il s’agit bien là d’un absolu, si tyrannique, qu’il reste intouché après même avoir été nommé, légendé, illustré. La beauté et la puissance réservée des bourdonnements sauvages et des filins les plus ténus et les plus mélancoliques sont ici la preuve que du très grand López, fidèle à lui-même, peut s’accommoder du romantisme.

Denis Boyer

2010-05-24