Diaphane – Samdhya

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Hymen Records
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Les morceaux d’Ab Ovo ont toujours été composés par Jérôme Chassagnard et Régis Baillet séparément, et il était pour ainsi dire impossible de faire le départ entre les travaux de l’un et de l’autre, tant ces musiques, quelle que fût la période (dark ambient, éthérée ou électro), coïncidaient, ou marquaient des reliefs attendus comme ceux que les montagnes décident entre elles. De leur propre point de vue, la coexistence de ces travaux sur un même support, dans un même cadre (l’album), se réalisait dans un tout dépassant la somme des parties, en ce sens que, d’une part le besoin de briller selon la même fréquence que l’autre primait, et que, d’autre part, la « conscience » d’une entité musicale autonome (Ab Ovo) rendait mystérieusement les deux musiciens – toujours selon leurs dires (cf. Fear Drop 12) – serviteurs de cette même entité. Aujourd’hui que le projet est en sommeil, on entend plus clairement les gestes et le langage de chacun, encore que pour les raisons qui viennent d’être énoncées, il reste toujours difficile de définir la filiation de chaque musique d’Ab Ovo à l’écoute de leurs projets Diaphane ou The Prayer Tree. Diaphane est le pseudonyme de Régis Baillet et il sera intéressant de comparer son album Samdhya à ce qu’il définissait comme sa part d’identité dans Ab Ovo : la construction tramée et organique d’un morceau. C’est ainsi que l’on s’étonne peu de ne voir apparaître les mélodies franches qu’en certains endroits choisis, et après une maturation du terreau musical. Diaphane, malgré sa structure électro assez tentaculaire, s’accompagne précisément d’une imagerie crépusculaire ou aurorale, avec estompement des formes ou à l’opposé naissance de la séquence rythmique, de la boucle. Celle-ci est généralement sertie de sons très précis et clairs, festonnant comme les rubans du couchant le drone de voix ou de cordes, dans un tapis mélancolique et proto-mélodique qui déroule rapidement un jeu de formes mouvantes. On est proche d’Ab Ovo bien sûr mais aussi de Shinjuku Thief et même, sur le titre Petals par exemple, d’une musique cosmique parachevant en cette lévitation la part la plus indécise et, partant, la plus mystérieuse d’Ab Ovo. Si le clair et l’obscur s’informent l’un l’autre sans cesse dans le travail de Régis Baillet, la musique solo de Jérôme Chassagnard est plus largement éclairée et, il faut le dire, il ne nous avait pas convaincus avec (f)light son premier album publié il y a quelques mois. En revanche, la légèreté métallique et plastique a laissé place à une organicité mélancolique et extatique dans son nouveau duo The Prayer Tree, en compagnie de Guillaume Eluerd de Nimp. Le but avoué est de créer, à l’image de lieux consacrés au recueillement existant au Japon, une poche de félicité sans allégresse, une jubilation contenue. Dans cet esprit, les sons pour la plupart synthétiques jouent le bois, l’eau, la nappe de lumière, le rythme portant chaloupe sur l’étang, effleurant plus qu’ils ne le soutiennent un chant (celui de Guillaume Eluerd) tout aussi accordé à la respiration nostalgique et à la projection radieuse, un air de vague froide éclairé des derniers rayons du couchant. Des samples de voix, une pluie séquencée, un piano vont compléter ce mariage expressionniste du bleu et de l’orangé. On pense, selon les moments, à Brian Eno, Japan, June 11, Morthem Vlade Art, Angil… Car tous portent en voix comme ici (et comme Diaphane) l’image de l’aube et du crépuscule, de la mélodie en devenir car ouverte sur l’horizon ou sur, comme l’écrivait Marguerite Yourcenar, « un tout qui nous dépasse, mais qui sans nous serait incomplet ».

Denis Boyer

2010-05-24