Sum Of R – s/t

Utech Records / Metamkine
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Il aurait fallu que les Surréalistes, André Breton en tête, eussent le bonheur d’entendre certaines musiques produites presque cent ans après le premier Manifeste du Surréalisme, dans lequel s’exprimait le projet de mettre en lumière « le fonctionnement réel de la pensée ». Je veux dire que toute analyse et toute plongée au cœur des musiques bourdonnantes est œuvre de synesthésie (le son devient mouvement, couleur, humidité, masse), et se raccorde, de manière plus tendue ou plus lâche, selon les occasions, au projet de Breton. Les réalisations comme celles du trio suisse Sum Of R, procèdent, et il s’agit là de leurs propres termes, de la « construction et de la déconstruction du son de façon à infester et nimber l’intérieur de l’esprit ». On saisit bien la différence dynamique entre les deux démarches, celle-ci se prétendant pour le moins invasive et offensive. Elle n’en est pas moins proche de la posture surréaliste ne serait-ce que par les réactions de l’esprit – émotions, formulations, fredonnements – à une telle sollicitation. Les tissages, les frottements, qui s’élèvent dans le disque, mêlent les textures – cordes de basse, électronique, platines, harmonium – car elles ont besoin les unes des autres comme la brique du ciment, la tuile du chevron. Mélancoliques par nature, elles s’agrègent, se construisent, en réverbération, en modestes vascularisations, en grisailles et en noirceur, et toujours lumineuses : elles sont telle la respiration, oxydation et vie dans le même mouvement. C’est notamment parmi les boucles que cette beauté s’illumine, ovales d’harmoniques et d’accords, traînant dans la course de leurs tangentes les drones ensablés. Le rock qui a, il y a longtemps déjà, proposé les matrices de certaines sonorités déployées ici, émancipées de la mélodie et du rythme, ce rock semble curieusement (inexplicablement) proche, les pauses en témoignent, les quelques arpèges étendus, qui forment les lignes de continuité entre les poches de tournoiements figurant la sortie du temps. Ces vallons sont propices au fredonnement (le morceau Bones, beer and muscles que ne renierait sans doute pas Piano Magic, ou le plus affligé Unlisted disasters), au germe mélodique qui nimbe, tandis que, à l’arrière, infatigable, le frétillement de la limaille poursuit sa lente infestation.

Denis Boyer

2010-01-18