Black To Comm – Alphabet 1968

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Il y a de ces musiques qu’une poésie appelle, et tout à l’instant de leur écoute, on cherche laquelle, trouvant que le regard doit s’inverser, remonter vers cette poésie que la musique appelle, qui n’a pas encore de nom, qui se meut en fluides instrumentaux que la seule technologie autorise dans une telle aisance naturaliste : elle les incorpore aux environnements sonores captés ou construits. Le nouvel album de Black To Comm est composé de morceaux traduisant le « souhait d’un monde meilleur ». L’écoute de ce disque chasse tout sourire et remet à l’esprit combien cette perspective devrait être l’affaire de toute intelligence. Pour ma part, je pense que la musique est une façon admirable de débuter une telle réalisation. Chaque morceau de Alphabet 1968 est grêlé d’épiphanies lumineuses qui l’inaugurent ou l’éclairent timidement par le milieu. Les bourdons de cordes, d’orgues, les petits orages lointains, les VERDOIEMENTS que la colline en contre-jour impose, tout cela saisit l’imagination dans le mouvement d’un printemps éternel, d’une renovatio de la matière sonore comme illustration directe de la volonté de félicité. Dans un tel cosmos en formation, la tentation mélodique sourd de l’harmonique composite, et parmi les volutes de tintements, de tissages cuivrés, dans cette épaisseur orange et grise de respiration du paysage, le fredonnement mélancolique s’ajoute – jusqu’au moment de grâce dans la boucle d’orgue du morceau Traum Gmbh –, il pénètre la composition exemplaire, croisant les gestes d’Encomiast et de Stephan Mathieu, de Brian Lavelle et de Cisfinitum, de Telepherique et de Steve Roden. Peut-on fredonner sans trouver un accord, un alignement avec quelque pulsation primordiale ? Par endroits, le rythme naît, vasculaire, du cœur de la forêt, fait le compte patient des sèves et des grains, qui s’assemblent et se séparent, tombent en pluies de pianos ou brament en cordes de violoncelle. C’est l’envol alors, la vaporisation des flûtes ou la course des ailes de violons. Tout de bois, de mousse, de cuivre, d’eau, de ciel… et cela n’a-t-il rien à voir avec un monde meilleur ? Dans Le lieu et la parole, Kenneth White dit : « Quand je dis « poétique », je parle d’une force avec ses formes qui traversent la poésie, la prose, la pensée et, en fin de compte, la politique […]. C’est à l’homme maintenant de jeter un coup d’œil autour de lui (ni vers le haut, ni vers le futur), et de se dire : je suis là, comment puis-je établir avec tout ce qui m’entoure le rapport le plus sensible et le plus intelligent possible ? Là est la question. La seule fondamentalement intéressante. Si chaque être humain se posait cette question-là, il n’y aurait pas de conflit idéologique. » La musique disions-nous, la musique…

Denis Boyer

2010-01-18