Big City Orchestra – Eerily

EE Tapes
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Cette inquiétude posée dans le titre est plus qu’un principe de circonstance dans la musique de Big City Orchestra (EErie comme EE Tapes), car elle gouverne constitutivement toute l’œuvre de ce groupe. Ses créateurs semblent avoir aboli la gravité, l’éclairage soumis au temps, les lois physiques élémentaires qui font de nombreuses compositions abstraites un paysage aux dessins primordiaux. A l’inverse, et ici la réalisation est éloquente, les fluctuations, les obscurités, les variations de sources et leur traitement, établissent ce tissage dans une tradition industrielle, de celle qui n’avait encore rien de forcément bétonné et machiné (machinal), mais plutôt, accordant Dada et le Futurisme, inventait la symphonie des bruits, la mise en lumière de sons déclassés, la découverte d’harmonies dans l’informe. C’est tout autant les plus abstraites explorations de Cabaret Voltaire, de Throbbing Gristle ou, plus tard, d’Illusion Of Safety, que l’errance cosmique des années soixante-dix et le dynamisme de la dépression d’un Varèse, que le groupe anglais pourrait avoir dans son sang. Car il s’agit assurément d’un organisme, d’une musique d’élaboration : le grignotage de mandibule en guise de chevalet rythmique, une mer d’harmoniques gris, et pour naviguer ces eaux et ces récifs, une vague tantôt harmonieuse (faisant mine d’évoluer en mélodie mélancolique), tantôt, le plus souvent, bouclée sur le retour de son miroitement. Eerily est un grand disque de cet art sonore de la zone grise, au sein de laquelle – pourquoi éviter plus longtemps la figure qui s’impose, celle du rêve inquiet ? – on déambule, victime volontaire, dans un inextricable labyrinthe de souffle humide et ample, qui porte jusqu’à l’endroit du recueillement d’un orgue, ou d’un sillon bouclé, ou d’un synthétiseur en ébullition, sans que le moindre dommage ne semble affecter la continuité que les sept musiciens (dont ici Daevid Allen de Gong) ont projeté comme sève dans la nervure.

Denis Boyer

2010-01-18