Troum – EALD-GE-STRÉON

Beta-lactam Ring
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Troum est à ce point d’importance et d’influence sur une scène de musique ambiante sombre, mélancolique et bourdonnante, qu’il ne paraît pas déplacé, cela semble même indispensable, de procéder à l’édition d’une anthologie de morceaux rares. Le label italien Small Voices avait déjà réalisé un recueil de compositions initialement publiées sur des compilations (Symballein), rappelant ainsi que la précédente incarnation des deux musiciens allemands, alors en trio sous le nom de Maeror Tri, avait connu deux albums de même teneur, Meditamentum, I et II. D’où vient que leur musique, avant et pendant Troum, obtienne ce statut de modèle, à regarder, écouter et compiler pour la tenir en point de mire ? Le double album EALD-GE-STRÉON peut aider à comprendre ce phénomène ; épars, les morceaux inédits qui le composent n’ont donc pour identité que celle du groupe, à l’exclusion d’un concept commun et de l’époque de composition. L’essence du groupe s’y révèle et sa place de référence également. La plupart d’entre eux ont été utilisés en live, où Troum allonge encore sa musique, la fait vibrer de tous ses attributs. Rythme, drone et harmonie ont déjà été décomposés en trois disques, la série Tjukurrpa, et les morceaux de EALD-GE-STRÉON unissent ces trois ingrédients en dosage fluctuant. C’est avant tout le souffle de ce bourdonnement d’une puissante mélancolie, cet immense rayon orangé qui sert de soutien jusqu’à s’étendre en sol ou en ciel. Cordes et souffles sont traités en éclairage de cathédrale, et l’ampleur de l’orgue ne manque pas d’être convoquée. Le socle roule, comme l’eau ses galets, un bouillon de lave. Les mélodies affligées viennent sans cesse s’y refléter, révéler la beauté d’une tristesse d’avant la tristesse. Les étrangetés ne manquent pas non plus sur ce disque, comme ces deux reprises, l’une plutôt adaptation, d’une chanson populaire allemande, l’autre du titre Procession de Savage Republic. Avec beaucoup de force, cold wave, drone music et souffle sacré se mêlent ici comme souvent chez Troum, mais l’exercice s’y prête plus particulièrement, avec la base rythmique et mélodique obligée. Comme pour sa récente reprise de la chanson Cold de The Cure, le duo confirme sa parenté mais affirme tout également sa façon : les notes force s’allongent, nappent et brouillent jusqu’à la voix qui s’évapore, intègrent les percussions dans l’orange en fusion, qui finit par s’imposer en crible. Un deuxième CD accompagne ce recueil, une longue et unique plage qui développe tout l’atelier expérimental de Troum, depuis les frottements métalliques lointains les plus abstraits vers leur transformation en filins. Cette demi-heure sert aussi de panorama à Troum, mais sur un seul et même développement, la mise en pratique de la compatibilité de ses éléments. Les cordages s’enflent, se font tuyaux, tuyères, la lumière y coule, à la manière de la rivière gelée qui peu à peu se met en mouvement sous l’effet de la débâcle. A nouveau le fluide se répand, occupe les territoires reflétés du socle et du firmament, organise en sa surface de larges saillies, des coulées de sons ocre, anticipant la mélodie avant de la réaliser ensuite, lorsque la température est parvenue à son idéal de chauffe. Et alors, au loin, ce sont aussi des barrissements migrants, les plus sourds des bourdons, rameutés en cette vague d’infra-basses, qui sonnent le ralliement des profondeurs à cette célébration des forces naturelles.

Denis Boyer

2009-09-26