Roden, Steve – Ecstasy showered its petals with the full peal of the bells 3’’ CD

Ferns Recordings
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Ce n’est pas la première fois que Steve Roden utilise le déploiement d’harmoniques de cloches. En revanche il est plus rare que, comme ici, il en fasse l’unique source de sa pièce, concentration en une courte composition des possibilités d’une clochette donnée à l’artiste lors d’un séjour à Paris. Avant même l’écoute, le format et la démarche replacent en mémoire les trois mini-CD que Steve Roden avait fait paraître sur son propre label il y a un peu plus de dix ans, réalisés respectivement à partir des sons extraits d’une jambe de bois, d’une lampe et d’un fauteuil. L’écriture du poème musical juste, de la signature sonore d’un objet en construction harmonieuse s’est ensuite retrouvée dans l’œuvre de Roden, sinon autour d’un unique objet, du moins dans sa mise en rapport avec d’autres. La clochette est ce retour à la chose unique. A l’image de Francis Ponge dont chaque p(r)oème, chaque étude (ou presque) plongeait au fond d’une chose, Steve Roden s’enfonce dans sa potentialité musicale. La pièce débute dans un patient tournoiement. Comme chez de nombreux artistes de la boucle, on pénètre dans le cercle happé par les cheveux de traîne. On intègre doucement la courbe parfaite. C’est ici une superposition de sifflement d’harmonique lourd et de raclement métallique doux. Obéissant à une même sollicitation, ces deux textures forment comme l’intérieur et l’extérieur de la cloche, soumise à la même excitation. L’un et l’autre de ces deux mouvements conducteurs alternent leur exposition à l’oreille, suivant que la caméra sonore se concentre sur l’avers ou le revers. Une fois ce rythme (presque une respiration) installé, une fois l’oreille bercée, des tintements apparaissent, festonnent sobrement, estampillent le poème sonore de la clochette. D’autres gestes sur le métal, tout aussi « doux », comme sait les produire la délicatesse de Steve Roden, pénètrent peu à peu le paysage sonore, certains se retirant puis réapparaissant, d’autres se dissolvant dans le couple de sons fondateurs. A l’inverse des cloches gigantesques qui visent quelque empyrée, la clochette transforme en chant primordial le déploiement de pétales d’une forme réitérée de naissance extatique. Roden fait montre, non pas comme il a été dit il y a quelques années d’une forme de génie modeste (le génie ne peut être modeste, le génie est absolu par définition), mais d’une forme modeste de génie, celle qu’il a toujours visée et souvent atteinte, rappelant comme le faisait Borges « qu’Ulysse, fatigué de merveilles, / Sanglota de tendresse, apercevant Ithaque, / Modeste et verte. L’art est cette vaste Ithaque, / Verte d’éternité et non pas de merveilles. »

Denis Boyer

2009-09-26