Perrier, Laurent – As far as

Sound On Probation
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Quand il compose pour la danse, Laurent Perrier renoue en quelque sorte avec l’identité musicale de son label Odd Size à ses débuts, un son hérité des expérimentations mêlées de trois décennies, passées par le filtre de la musique industrielle : HNAS, Nurse With Wound, P16 D4, Organum. Le rythme, qui l’a occupé sous toutes ses formes ces dernières années, est ici écarté à la faveur de la texture et de la boucle. As far as, œuvre composée pour le spectacle du même nom, débute dans une pâte organique où les harmoniques de tuyaux s’arrangent avec les craquelures et micro-accidents de leur corrosion. C’est un moment de demi pénombre où, en dépit de la naissance de la boucle, l’impression d’immobilité domine, accentuée par le flou de la bordure effilochée. Les séquences de réverbérations qui assurent la conclusion de cette partie déclenchent la véritable mise en mouvement du disque, où les échantillons de musique classique engagés s’accompagnent d’un plus grand contraste lumineux. Reconnaissons alors que le jeu dramatique de ces belles vagues n’aurait peut-être pas un tel effet de tangage si le bain de texture des premières minutes n’avait ouvert sa matière comme une coque où osciller. La suite du disque, dès la deuxième plage, profite de ces boucles de vagues de cordes, de chants écourtés d’instruments où la mélodie ne flotte encore qu’en fantôme à venir. La mélancolie qui s’y condense s’accroche à ces esquisses avortées, à ce devenir imaginaire. En séquences finement choisies, le minimalisme qui présidait à la composition dès son départ prend une nouvelle tournure, un nouvel éclairage, appliqués à ces élévations que Zoviet*France pratique (pratiquait) au terme parfois d’une même préparation. Mais l’ébauche expressionniste qui prend forme ici, dans ces miniatures à fredonner, n’a rien d’ethno-industriel. Et en fait de Zeitgeist, c’est peut-être davantage celui des années 20 qu’il faut solliciter pour établir une comparaison, en particulier sur la quatrième plage du disque qui, avec ses éclats de voix s’intégrant au rideau de fuselage symphonique, a ce goût d’Europe avant-gardiste, de théâtre des profondeurs. Plus circonstanciée, elle est l’autre extrémité d’un exercice qui avait débuté dans le bouillon orangé d’abstraction. Ces deux tempéraments bornent et fécondent le plus large éclat du disque, évoquant à bien des endroits, comme chez Janek Schaefer, l’exquis balancement de nacelle protomélodique.

Denis Boyer

2009-09-26