Bruyas / Brédif / Wall°ich / Le Boisselier – Emily Dickinson : This world is not conclusion DVD

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L’eschatologie chrétienne d’Emily Dickinson avait cette fraîcheur quasi-païenne qui la rapprochait, à son insu sans doute, de certains poètes romantiques allemands. Ses phrases lancées comme on lance des graines dans le vent éblouissaient souvent dans la beauté du fragment augmenté d’énigme. La préoccupation de la mort, la façon dont le vide consécutif la fascinait – et elle essayait de le combler comme par avance –, ne prenaient que très rarement la forme du mysticisme attendu : au contraire tout pouvait, comme le font supposer les majuscules distribuées parfois sans raison apparente à certains instants de son poème, mériter la révérence que l’on consent au divin. Peut-être tout alors devenait-il attribut du divin, en un éclat saisi par le poème : un moment, une chose, un paysage, un sentiment d’amour. L’étrangeté même de la langue splendide et parfois parcellaire de Dickinson rend sa traduction compliquée. La traduction de Christophe Marchand-Kiss, utilisée dans ce travail multimédia, n’est pas la plus accomplie (celle de Claire Malroux me semble restituer plus remarquablement, à la fois la concision, le mystère et l’ouverture au paysage), elle a néanmoins assimilé le caractère fulgurant et paradoxalement fluide de la construction des vers d’Emily Dickinson. Les onze pièces réalisées ici entremêlent musique, vidéo et voix. Des musiques électroacoustiques, électro, souvent organiques (en vent, en eau), bouillonnements et pluies de sons d’instruments, suivant l’humeur des poèmes tels que ressentis par Vincent Brédif qui a assuré cette composition souvent bien appariée à la mélancolie printanière de Dickinson, sa modernité coulant étonnamment sans heurt sur ces vers déjà anciens. Des vidéos (Wall°ich) où les formes fluctuantes saturées de traitements ont un effet onirique et déstabilisant qui termine de décontextualiser l’écriture, en kaléidoscope, forêt de cheveux, de couleurs, de peau. Quant à la voix, raccord au principe de l’œuvre, c’est celle de Frédérique Bruyas, qui alterne – et même parfois superpose – des lectures / interprétations des vers en langue anglaise et en traduction française. Malgré l’austérité de principe du personnage d’Emily Dickinson, Frédérique Bruyas parvient à faire germer la graine de sensualité latente qui se semait au cours de ces textes d’écriture buissonnière. Elle ouvre sur une dimension à peine soupçonnée de l’écriture de la poétesse américaine (et pourtant, l’on sait que beaucoup de ses poèmes sont des poèmes d’amour), une figure parfois mutine, amusée par la musique potentielle de ses mots, leur pouvoir (« la tangibilité de la musique et la virtualité de la musique »). Si j’avais eu à imaginer la voix d’Emily Dickinson, disant ses poèmes, ç’aurait été une élocution courte, à l’accent pointu, comme une brise légère qui s’accélère périodiquement. Frédérique Bruyas a choisi d’allonger et de sensualiser les vers, de les faire presque rieurs parfois, dans une respiration longue. Et cela, étrangement, sonne juste. Or le juste n’est pas le vrai, mais plutôt un accord, un arrangement ; ici la musique, bain de textures, dans ses oscillations de vagues métalliques, ses orages lointains, ses ponctuations étirées, joue pareillement avec le temps. La solitude dont il est souvent question, diffuse dans les reflets organisés des images, des mots et de la musique, elle ne dissout pas mais rayonne dans une manière de labyrinthe, une galerie des glaces qui effectivement, n’impose pas de conclusion, mais s’offre en ouvertures, la première sur une considération en quatre modalités de traduction (linguistique, orale, musicale, picturale) différemment équilibrées, la seconde sur la plage qui termine le disque sans le conclure précisément mais en offrant sa transposition sur scène. Projection, diffusion de sons, lecture interprétation, mais aussi guitare et basse, instruments de Guillaume Le Boisselier qui augmente d’une voie le réseau. L’instrument à cordes allonge encore, suspend et effiloche en volutes distordues. Pour l’extrait proposé (ou plutôt le montage d’extraits), les distorsions légères, les étirements crépusculaires, les hennissements en delay, en pluies ocre, ajoutent à l’onirisme de la structure des poèmes, ils chavirent la densité. Ces repères sens dessus dessous, Frédérique Bruyas s’y accorde littéralement – en voix et en gestes esquissés –, soufflant sa voix en vagues, en chaloupes plus fluctuantes encore que sur les pistes studio. Ces cordes sont sans aucun doute plus qu’un accessoire de scène (le jeu de G. Le Boisselier est en lui-même pénétrant), elles sont la diffusion dans le vent, qui jamais ne cesse, jamais ne s’achève véritablement.

Denis Boyer

2009-09-24