Von Hausswolff Carl Michael – Topophonic models / Elggren Leif – Is there a smell on the other side?

Feld
www.feld-records.com / Metamkine
Firework Edition
www.fireworkeditionrecords.com


De l’écoute musicale découlent souvent les notions de narration et temps, et si la première dépend du second, celui-ci est directement consubstantiel à l’art sonore. Quant à l’espace il n’y échappe que rarement, dans la boucle et le balayage panoramique par exemple. C.M. Von Hausswolff a trouvé une façon différente de le décrire (d’autres musiciens également mais pour le créateur suédois il s’agit de son projet) : une manière de peinture sonore ou, mieux dit, de traduction de l’espace, non pas figurative (c’est-à-dire qu’il faut renoncer ici à imaginer une fresque) mais bien texturale, nouant certainement la teneur, le grain, la couleur et la densité du lieu, à la forme du sinus choisi. Car, en peintre sonore ABSTRAIT, C.M. Von Hausswolff a aussi choisi depuis longtemps la voie du minimalisme. Ce troisième CD consacré au thème de l’architecture (les deux autres avaient paru sur Sub Rosa et Firework Edition) s’entend comme une déclinaison d’un drone épais issu de générateurs (mais aussi de travaux de compositeurs comme P. Niblock, dénudés et traités) dont la vibration aux harmoniques courts et timidement lumineux fait sentir la résistance du lieu documenté par le trait et le sinus. Par la traversée de la structure plutôt que la visite ou la mise en façade (on pense à Claude Lévêque), le collaborateur de John Duncan et Leif Elggren est fidèle à ce qu’il convient d’appeler un minimalisme de la puissance, une puissance statique et en réserve. Leif Elggren, quant à lui, compatriote suédois et co-fondateur en compagnie de Von Hausswolff des royaumes virtuels de Elgaland-Vargaland (qui ont pour territoires toutes les zones d’interstice), manipule la matière sonore dans une sorte de théâtralité de la répétition – c’est une autre sorte d’immobilité, à ondes courtes. Son univers faussement austère, claudiquant, joue avec les brillances et le faste, les brime pour les rapatrier dans la grise esthétique postindustrielle. L’album Is there a smell on the other side? est constitué d’une seule et longue plage. A la suite d’une introduction mettant en boucle des fragments produits par les cordes d’un ensemble, il les dépouille avant le moindre accomplissement de toute résolution mélodique, les rend fantômes d’eux-mêmes, leur éloquence réduite à l’évocation que produit leur sonorité. La voix d’Elggren entre ensuite en scène, pour une montée en puissance dans la récitation d’un texte (en anglais) : interruption de la digestion, renvoi des aliments, méditations sur l’odeur, destin du grain de riz abandonné au coin de l’assiette comme symbole d’un retour aux origines dans la condition humaine. Ce texte presque ducassien en trois parties voit, au terme de leur dramatique représentation, le jeu de leur superposition, mélange et reprise par phrases, un destin proche de celui de la boucle des cordes, une auto-digestion et une transfiguration par la réitération de la partie amputée. Elle s’envole pour retomber aussitôt puis, peut-être aidée par la physique attendrie, elle finit par gagner quelque autonomie aérienne : en fait une sorte d’illusion d’écoute, un faux mouvement qui, telle l’oscillation, fait compter mille objets là où un seul trompe l’insuffisance du regard. L’oscillation qui finit par ralentir, diminuer son amplitude, retrouver la froide immobilité qu’elle a défiée en même temps que magnifiée en attirant l’attention vers ce lieu d’inertie, le même, chargé – au sens électrique – que parcourt de l’intérieur C.M. Von Hausswolff.

D.B.

2008-03-15