Gjöll – Not to lead nor to follow / Pure / El Gusano Rojo / Gjöll – Ginnungagap

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On s’impressionne rarement du spectaculaire après l’avoir goûté de nombreuses fois, car sa nature même en fait une puissance éphémère, une jouissance inversement proportionnelle à sa répétition qui semble nuire à son effet. Pourtant, Way through zero, le premier album de Gjöll, dont l’énergie calorifique et tellurique émanait d’une action plutôt que d’un état, ressuscitait la passion dans un tumulte originel. Cette réussite postindustrielle et rituelle, d’une grande violence sonore, n’avait pas moins de légitimité que le tonnerre ou le magma ; c’était une colère et sa domestication, un chemin sacré vers l’abandon de la pulsion d’autodestruction. Avec Not to lead nor to follow, le duo islandais tente en premier lieu une redite de cette surchauffe et de son apaisement. Mais les deux premiers morceaux, soumis au dur fer de fonderie, ne font résonner aucun bruit que le leur. L’énergie et la tension qui traversaient les morceaux de Way through zero comme un seul fil sont aujourd’hui réduites à une hostilité isolée, fonctionnant pour ainsi dire à vide. Là où elles faisaient retentir quelque courroux sacré, elles ne sont désormais que torsions d’effet sans profondeur. Une distorsion, un drone spirale, des hurlements, un arsenal mais pas de mise en œuvre. Il faut attendre les plages les plus calmes pour que le fil se retisse. Un dark ambient minimal et glacé, où les mouvements évoquent ce moment de l’année qui voit le soleil plus proche, quand, toute proportion gardée, les régions nordiques se réchauffent. Les stalactites de glace se dilatent et laissent échapper les gouttes une à une dans un paysage qui gardera immanquablement sa blancheur. Ces échappées de glace fondue prennent forme dans un drone mouvant et pâteux, de crépitement en éternelle cascade, de voix murmurée, précipitée. Elles s’animent enfin possédées d’un état d’oxydation bien plus pernicieux que la trop rapide flambée. Le duo Gjöll a été invité, comme Pure et El Gusano Rojo, à participer à Ginnungagap, projet du label français Duumvirat autour de la résonance, de la vibration, de la basse profonde. L’album débute avec les deux morceaux de l’Autrichien Pure qui, comme Deutsch Nepal mais dans un registre moins théâtral, connaît parfois ses moments de distance par rapport à l’obscurité et au vertige. Mais ici, c’est de plain pied qu’on pénètre dans ses contrées attristées, ravagées de poussière et de vent glacé. La lumière la perce à peine, par étincelles, qui réveillent des filaments minéraux à l’arrière-plan. Devant, le drone soufflant balaie et désole un panorama que toute vie a quitté. Pour lui répondre, un deuxième morceau plus pulsatif, où la lumière s’est concentrée en parabole recevant et réfléchissant une manière de flot spatial et granulaire. L’enjeu cosmique semble d’ailleurs habiter l’ensemble de la composition ; quand les troubles poussières s’assemblent en ondes courtes, elles épousent la rotondité de l’imposant anneau de basse. L’exercice, complémentaire de celui du premier morceau, est exemplaire dans l’accomplissement de sa mission esthétique et dans la délicate évolution de sa construction, investissant de manière presque dramatique là une marbrure, ici la force d’attraction du drone infra. D’autres brouillages cosmiques, plus étranges encore, et presque aveugles, prolongent l’expérience dans le morceau de El Gusano Rojo, qui bannit toute brillance métallique pour figurer la panique de circuit dans un enchevêtrement délabré. Ce babillage analogique relève d’une vieille tradition industrielle étrangère au naturalisme. Quant à Gjöll, concluant le disque, le duo exécute le morceau titre, Ginnungagap, le néant abyssal des Vikings. Gjöll le comble ou plutôt l’abreuve dans une tentative musicale de recréation de la forme habitant le monde. Splendides vagues de lumière, crépitement électrostatique lointain en babillage, c’est bien dans ce Nord visité par les virtuoses de la banquise musicale (Köner, Jensen, Nilsen…) que débute cette genèse éclairée. Création du haut, du plus chaud, du lumineux, mais aussi de la terre et de ses profondeurs, drone violacé et concentré, et reflet du babillage électrique en forme d’ondulations submagmatiques. Entre ciel et terre, entente et symétrie puis échanges de tensions, tonnerre et zébrures : l’agitation gagne la deuxième partie de la composition, dans un filin électrisé, un orage noise contenu mais mouvant, gonflé d’une force juvénile. Confirmons le regard porté sur l’album Not to lead nor to follow. Dans le projet de Gjöll sans doute plus qu’ailleurs, la colère n’est sublime que lorsque le sacré y circule, pas à vide. Ce fluide d’énergie primale, différenciatrice et fondatrice résonne ici au terme d’une accumulation, grisant l’écoute qui s’est chargée d’énergie contradictoire, de teintes antagonistes, de drones parallèles. Il se résout un peu longuement il est vrai, mais le travail en forge ne pouvait que s’imposer.

D.B.

2008-03-14