William Basinski – Lamentations

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Les albums de William Basinski sont souvent créés sous le sceau de la nostalgie. Sa sœur mélancolie n’est jamais bien loin et l’un des plus beaux albums de Basinski, sorti en 2003, était précisément intitulé Melancholia. Il est impossible de ne pas rappeler la pierre d’angle que représente la série des Disintegration Loops, déjà abondamment commentée, dans laquelle il établit par la forme de boucles d’une beauté bouleversante, le lien entre l’effacement de ses bandes magnétiques et l’effondrement des tours jumelles.

Notre époque n’est pas riante. Chacun peut et doit sans doute, seul et avec ses proches, maintenir des poches de joie, mais pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, celle-ci se trouve confrontée à une unique menace épidémique, qui n’a pas écarté, loin s’en faut, les autres, économiques, financières, écologiques, sociales.

Il est possible de plonger un regard rétrospectif, et beaucoup le font en ces temps troublés, pour trouver une forme de soulagement, de rassurance. Mais il est aussi capital de regarder l’époque en face. Se lamenter bien sûr, et conjurer la tristesse en beauté.

Lamentations est un album qui puise dans plus de quarante ans de sources sonores d’abord laissées de côté par William Basinski (les plus anciennes datent de 1979), et beaucoup sont assemblées suivant la technique de la boucle familière de l’artiste américain. Autour de ces boucles évolue presque imperceptiblement un peuple d’effets, de fonds sonores à la texture et à la couleur variant subtilement comme un ciel d’automne chargé que le vent refuserait de nettoyer trop promptement.

La capture de l’émotion peut s’avérer infructueuse, beaucoup en reviennent bredouilles. Basinski en a fait sa spécialité. Chacune de ses pièces est un modèle d’ouverture sur le saisissement, le frisson, l’anéantissement face à la beauté. La construction de certaines pièces de Lamentations, comme The Wheel of Fortune et Passio, aurait pu faire d’elles de parfaites disintegration loops. La capture en boucle d’une forme fugitive de l’émotion musicale, prise sous forme de piano, de corde, de voix, puis sa lente corrosion, équivalent à une sorte de ressassement qui pour douloureux qu’il puisse se présenter à certains, est au moins autant extatique. La saisie du temps, sa suspension dans de telles conditions, s’apparente à la contemplation des toiles les plus abstraites de C.D. Friedrich ou W. Turner, ou à leur écho dans les tableaux de M. Rothko.

Lorsque les voix entrent en scène dans cet album, ce sont celles de femmes qui chacune, en mater dolorosa, en soror dolorosa, semble issue d’un souvenir enfoui ou d’un passé tout aussi douloureux mais déjà consolé. Les pièces O, My Daughter, O, My Sorrow et All These Too, I, I Love et Please This Shit Has Got To Stop, flottent ainsi dans cette pure mémoire capturée, dégradée et mise en boucle. Ces voix s’intègrent aux matériaux de Lamentations, caressant l’assemblage des « chutes » de bandes isolées en quarante ans. Celles-ci, rédimées, passées au même crible que les séquences déjà élues pour d’autres projets, fondues dans un panorama délicat de teintes sombres et fracturées, ne mentent pas et coulent sur différentes hauteurs depuis les plus harmonieuses, quoiqu’immuablement sombres, aux plus bourdonnantes, atteignant le monde inférieur dans Silent Spring, hommage au livre de R. Carson sur le désastre écologique des pesticides.

Aux portes de l’Enfer, il faut « laisser toute espérance », écrit Dante qui, avant d’y pénétrer aux côtés de Virgile, se retrouva « par une forêt obscure », cette Selva Oscura que William Basinski orchestra voici quelques mois en compagnie de Lawrence English.

Probablement, toute peinture du chagrin, toute poésie de l’affliction, toute musique de la mélancolie ne nous intiment pas autre chose : troquer l’espoir contre la beauté.

Lamentation et consolation.

 Denis Boyer